9782363391070,0-5520891Je sens que ce livre va clouer définitivement le bec de Shang. Me riant de ses a-priori concernant ma vision du sport (que je pratique moins, certes, que la sieste, et que je regarde moins à la télé que des Hitchcock), j'ai attaqué, par hasard je le reconnais, cette biographie romancée concernant un des plus éminents et des plus pointus représentants de l'activité sus-nommée : Dick Fosbury, sauteur en hauteur, inventeur du fameux saut dorsal que mon camarade pratique tous les jours au petit matin, avant de s'enfiler un bol de jaunes d'oeufs et de s'allumer sa première clope. J'avoue que dans les premières pages, j'ai frémi, me rendant bien compte que le sujet m'intéresse autant que la météo à Brive. Mais, sacrée Fanny Wallendorf, vous me retrouvez aujourd'hui, 350 pages plus tard, sous le charme de ce livre modeste et lumineux. Non seulement il m'a édifié sur les diverses nuances du saut en hauteur, mais il m'a cueilli surtout parce qu'il travaille sur un thème assez rare en littérature : celui du bonheur. La vie de Fosbury (que l'auteur ne cite jamais, appelons-le donc "Richard") est certes faite de hauts et de bas, mais ses malheurs, après tout sont bien banals : une déception amoureuse ici, la perte de son entraîneur là, une mauvaise orientation qui lui fait perdre son temps ailleurs, ok, c'est dur mais ça passe ; par contre, sa joie totale de pratiquer son sport, l'abandon avec lequel il se jette dans ses sauts, la satisfaction qu'il en tire, et par là même la beauté de l'existence, sont ici notés avec beauté et intelligence. Wallendorf, dont c'est le premier livre, écrit avec une simplicité qui convient parfaitement à son sujet : tout, dans son roman, respire le bonheur, la simplicité des jours qui passent à peaufiner les sauts, le bonheur de faire pêter un record ou de pouvoir s'entraîner tout seul sur les petits chemins, l'ivresse qui gagne Richard quand il sent qu'il est seul et peut tranquillement travailler ses muscles et sa technique. Même lorsqu'il trouve enfin son bizarre saut sur le dos, il est heureux ; les collègues se foutent bien un peu de sa gueule, la fédé fait la grimace, mais lui a trouvé sa voie et se fout des sarcasmes : désormais il sautera en dorsal. On suit les différents étapes de la reconnaissance de ce saut, depuis les pénibles efforts de Richard pour sauter en ciseaux (il ne décolle pas des 1m62) jusqu'aux J.O. de Mexico (il passe sans vergogne 2m24), et à chaque étape on regarde ce garçon simple, sain, tranquille, comme les autres dirait-on, se hisser lentement sur les podiums, entièrement guidé par la joie du sport.

Ode à l'exercice, oui, finalement, qui peut guérir de tout, des chagrins amoureux comme des trahisons ou de la perte des amis. Mais surtout ode à une certaine façon de raconter les personnages. Fosbury n'a rien d'héroïque, et quand on le compare aux grandes légendes de sa discipline, il est gêné ; il n'est pas rempli de tics, pas dopé, pas psychologiquement faible, pas violent ou pas alcoolo ; Wallendorf raconte la vie, ou en tout cas la jeunesse, d'un homme normal. La seule chose qui le distingue est qu'il a trouvé une bizarrerie qui lui convenait bien et l'a développée patiemment. Mais sinon la modestie du personnage, sa simplicité psychologique, sa santé mentale, et son existence sans réelle faille en font un personnage finalement singulier : on a peu l'occasion de voir ainsi une vie ordinaire devenir le sujet d'un roman. Et ça fait du bien. Le style se met au diapason de l'homme : net et droit, sans fioritures mais sans distance non plus, Wallendorf se tient au plus près de Richard, notant les infimes variations de son caractère, ses doutes et ses bonheurs, ses fatigues et ses moments de grâce. Elle se montre aussi très pertinente pour parler de choses plutôt abstraites, comme ce qui se passe dans le cerveau dans les secondes qui précèdent la prise d'appel et le saut, la concentration, la confiance, la précision qu'il y faut. Bref, un livre ouvert un soir de glande et que j'ai terminé le sourire aux lèvres. Bien bien. J'invente dès demain le saut à reculons pour avoir la même enfance heureuse que Fosbury.