Laissez-bronzer-les-cadavres

Vous aimez les Straub ? Bresson ? Sharunas Bartas ? Passez votre chemin, bande de renégats, car voici venir Cattet et Forzani, avec le film le plus maniériste et le plus explosé qui soit, qui fait de la figure de style et du cliché un des Beaux-Arts, qui vous explose au visage et vous triture chaque plan pour le rendre le plus baroque possible. On savait déjà les gusses adeptes des formes, puisqu'ils avaient déjà réalisé deux hommages parfaitement valides au giallo italien. Cette fois, ils explorent le genre du polar noir, en adaptant un roman de Manchette, auteur déjà peu connu pour sa sobriété. La réflexion sur le genre est tout aussi bluffante : Laissez bronzer les cadavres est un emballement irréfréné, une exploration à la Jackson Pollock des motifs éternels du polar, passé au crible de la modernité et du recyclage façon Peckinpah, dont il adopte aussi le choix pour une violence pyrotechnique et spectaculaire.

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Je reconnais : on peut trouver la chose too much, on peut trouver que ces saturations de couleurs, ce défilé de trognes, ces plans systématiquements tordus, cette mise en scène qui ne vise que la forme, fatiguent à la longue. Je suis bien conscient que le film ne raconte rien, affichant sans vergogne son exercice de style avec une ostentation punk un brin adolescente. Mais Cattet et Forlani ont quelque chose qui annule toute critique : ils savent construire un plan. On regarde donc bouche bée cet éclatement formel, fasciné par le savoir-faire des gars pour le montage et le cadrage, en applaudissant sans complexe les excès de style. L'histoire, réduite à sa plus simple expression, est complètement secondaire : une bande de bandits à tronche (Stéphane Ferrara, Bernie Bonvoisin, Marc Barbé...) se réfugie dans une baraque corse pour se planquer. Mais les flics débarquent bien vite, les trahisons internes se multiplient, et les coups de feu éclatent bientôt, chacun avide de sauver sa peau tout en piquant le pognon et pourquoi pas en sautant la femme du voisin. On s'en fout, on perd bien vite le fil des personnages, on ne sait plus qui tire sur qui. Mais la façon de filmer tout ça force le respect : les réalisateurs ne s'interdisent rien, du passage de la pellicule en négatif au sang qui explose comme de la peinture (verte !), du montage cut au happening.

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Il en résulte un véritable chaos visuel, les gars se livrant à une sorte d'épure des motifs éternels du polar violent. Entraîné par son emballement, le film devient une expérience sensorielle (le travail sur le son est aussi précis que celui sur l'image, impressionnant), une suite de plans abstraits et presque dénués de sens. Le lien entre tous ces plans : un décompte horaire qui, très vite, s'emballe lui aussi, revenant en arrière, se répétant pour montrer la même scène sous plusieurs angles, se dirigeant vers une résolution sanglante qui laissera peu de monde debout. Le jeu des acteurs est au diapason, irréaliste (l'excellente Elina Löwensohn), humoristique dans son faux-sérieux viril, sur-expressif. Et la musique recycle les vieux morceaux d'Ennio Morricone (on est autant dans le western que dans le polar), dans la même volonté de fouiller dans les influx cinéphiles pour y trouver la matière à faire du neuf. Oui, il s'agit bien d'un film pour cinéphile, une suite de photogrammes qui ne sont plus que de pures formes réminiscentes, une suite de citations formelles dénuées de toute attache scénaristiques. Le film est éprouvant, et les épileptiques se garderont de la vision de la chose ; mais pour tous les autres, je vous conseille ce bazar énervant et survolté, qui ne peut pas vous laisser indifférent en tout cas. Moi, j'aime.