vlcsnap-error031

Comment aborder cette chose gigantesque, brillante, explosée, foldingue, énorme, incommensurable ? On pensait que désormais le Lynch était sur la pente descendante et il nous livre une série testament (peut-on rêver encore d'une suite ?...) absolument monumentale, ultime... Plus on perd pied et plus on trouve le scénario génial, inspiré, novateur. C'est un film (série télé, mon cul, j'ai envie de dire poliment) qui déborde d'audace par tous les pores et dont chaque séquence, chaque scène sent à plein nez son Lynch, ce petit être grisonnant au cerveau définitivement en fusion. Si au départ, (ah les attentes) on peut trouver que le fil narratif est un peu plus lâche, que l'univers familier et foisonnant de Twin Peaks est un peu délaissé, on finit par se laisser totalement submerger par ces histoires qui, comme les fils électriques qui sillonnent les States, finissent par toutes se retrouver intrinsèquement liées. On jette à la poubelle, au bout de deux minutes, tous nos a priori et on regarde, émerveillé, chaque épisode qui nous réserve toujours son lot de surprises (on aura malgré tout forcément un penchant pour le mythique épisode 8 qui nous ramène à la source du mal, pour le parfait épisode 15 qui mêle génialement amour romanticissime (ah putain Les Platters...), amour à mort et mort violente et puis les deux derniers épisodes de cette troisième mouture qui recule toujours un peu plus les limites de ce rêve éveillé cinématographique).

vlcsnap-error410

Pour tenter de trouver une entrée, on pourrait commencer par cette incroyable variété de personnages qui sont tous en quelques secondes parfaitement crédibles ; sans vouloir citer l'ensemble du casting (allez, on ne peut quand même pas s'empêcher d'évoquer Harry Dean Stanton, Tim Roth, Naomi Watts, Miguel Ferrer, James Belushi...), on est tout ébaubi devant chaque caractère, de l'éternelle femme à la bûche au jeunot au gant vert en passant par un trio de cow-boys à la con ou de donzelles habillées en bonbon rose. Lynch nous mène sur un sentier qui n’a de cesse de bifurquer comme s'il avait pris un malin plaisir à atomiser tout fil narratif, donnant finalement plus la part belle à toute cette galerie de personnages qu'à son récit cauchemardesque. De Laura Palmer, il en sera tout de même question, notamment lors d'un final toujours à la frontière du rêve comme s'il s'agissait finalement du territoire de prédilection d'un Lynch à haute tension qui repousse toujours les limites de son imagination.

vlcsnap-error099

On parle du casting mais on aurait pu commencer, à tout seigneur tout honneur, par le fabuleux Kyle Kyle Mac Mac Lachlan Lachlan qui n'en finit plus de se dédoubler : absolument mortellement drôle dans le rôle du benêt Dougie, il se révèle effroyablement effrayant dans celui d'un Cooper qui a mal tourné ; qu'il détruise froidement ses adversaires ou qu'il se fasse bêtement descendre (heureusement que notre homme à une capacité à renaître de ses cendres absolument frauduleuse), Kyle impressionne par la maîtrise absolue de son jeu. Moins son faciès se fait expressif (en Dougie redécouvrant le café ou en Cooper les yeux rivés sur la route), plus notre Kyle nous saisit par son jeu tout en infimes nuances. L'alter ego de Lynch ne peut que remporter cette année à nouveau un Golden Globe, vingt-sept ans après son unique trophée. Kyle nous fait passer de l'humour à froid à l'effroi d'une séquence l'autre et chacune de ses apparitions est un vrai bonheur. Autre bonheur bien entedu, ses retrouvailles avec la perruquée Laura Dern qui là encore nous donne des frissons dans le dos (qu'il s'agisse du premier face-à-face froid comme la mort dans la prison ou du premier baiser échangé sur la toute fin de la chose).

vlcsnap-error674

On pourrait bien sûr également évoquer l'ingéniosité des effets spéciaux (deux images en transparence et le tour est joué - on est loin des écrans verts qui font vomir) qui ne sont pas parfois sans évoquer les premiers courts tout biscornus de Lynch : on craque en particulier pour toutes ces séquences ou les personnages donnent l'impression de "bugger" avec le simple jeu sur les ralentis, les retours en arrière et les cut. On frémit comme des jouvenceaux devant ces petits effets spéciaux à la main qui donnent, par leur petit côté artisanal, encore plus de patine à cette oeuvre d'un cinéaste au sommet de son art mais s’amusant encore comme un gamin qui aime à triturer ses jouets. Il faudrait aussi, évidemment, parler de ces multiples vignettes musicales qui viennent clore comme par magie chacun des épisodes. On a hâte, à chacun des épisodes, d'entendre ces variations mélodieuses qui nous permettent, les yeux fermés, de se repasser le film que l'on vient de voir. Il faudrait bien sûr que cette chronique n'ait pas à se clore pour qu'on puisse évoquer chaque passage qui reste définitivement ancré en notre subconscient (got a light ?) ou ces diverses situations qui nous ont fait mouiller notre culotte (Lucy Brennan et son incompréhension face au principe des téléphones portables). Vous l'aurez aisément compris, cette saison 3 peut d'ores et déjà être considérée comme le film de l'année et si vous osez passer à côté, honte à vous. Délicieusement électrique.   (Shang - 16/09/17)

vlcsnap-error753


Effectivement, difficile d'expliquer en mots bêtement écrits ce qui révolutionne, ce qui bouleverse, ce qui remue, dans cette série géniale, qui enterre allègrement les deux premières (et inégales) saisons. Alors allons au plus court : Lynch invente une nouvelle forme, inaugure une autre façon de regarder la télé. En revenant sur les thèmes (plus que sur les événements) de sa série mythique, il ose s'attaquer au dernier tabou de la télé : l'abstraction. Twin Peaks 3 est une très lente série douloureuse, un voyage dans les rêves, une grosse déconne provocatrice, un éloge funèbre, un polar barré, certes, mais il est avant tout une exploration du cinéma de Lynch dans son ensemble ; entendez par là qu'il trouve enfin le point d'orgue de ce qu'il cherche depuis toujours au cinéma, le décrochage assumé, la passage aux pures formes.

twin_peaks_return_story_1495610980103

On s'attendait à tout. Surtout à ce qu'il complète les nombreux mystères du passé, concernant Laura Palmer, et à ce qu'il joue sur la nostalgie de ses spectateurs désormais quadra, en ressortant la panoplie onirico-drolatique des années 90. Il fait tout le contraire. De Twin Peaks même il est à peine question là-dedans, ou alors simplement pour filmer quelques scènes déréalisées de concert dans l'auberge du coin, montrer quelques pitreries de la secrétaire du commissariat (sûrement les scènes les moins inspirées) ou filmer les réflexions silencieuses des flics dans un commissariat vidé de tout repère. De Laura Palmer, en tout cas de l'enquête autour de sa mort, guère non plus, ou alors pour reconvoquer quelques guest-stars, pour donner quand même de la matière aux tenants du tout-scénario de jadis, ceux qui décryptent le moindre plan et en déduisent des théories de complot fumeuses. Troublant de voir d'ailleurs ces personnages bien connus 25 ans plus tard, avec des rides et du poids en plus, de compter les absents (les morts) et de regarder le temps qui passe (et nous avec, c'est bouleversant de regarder cette série et de se dire que nous avons vieilli avec elle). On voit bien encore des traces de narration presque "classiques" (la part de Mark Frost ?) derrière les élucubrations lynchiennes, le truc est encore plus ou moins tenu niveau polar et rebondissements, on devine derrière tout ça les restes de la série d'origine. Cette saison comporte son lot de scènes directement fun, portées par Tim Roth ou ce jeune psychopathe fou qui sème colère et sang sur son passage. Mais ces scènes-là, de toute évidence, intéressent peu Lynch, qui les filme en pro mais sans conviction. La partie Sailor et Lulla, si vous voulez, est encore là, mais pour remplir le cahier des charges...

maxresdefault

Ce qui transporte par contre dans cette saison, c'est la profonde nostalgie qui émane de tout ça. Nostalgie qui se teinte plus souvent qu'à son tour d'angoisse de la mort, de la disparition. Bowie est remplacé par une espèce de poële fumant et parlant, la dame à la bûche fait un dernier tour poignant (une des plus belles scènes de la série : ses adieux), Harry Dean Stanton nous confirme aujourd'hui qu'il a mis là ses dernières forces (RIP, frenchman) et nombre de personnages semblent littéralement happés par la mort. A commencer par Dale Cooper lui-même, qui passe l'essentiel du métrage dans un état de stupeur et d'hébétude sur lequel Lynch ne cesse de revenir. Il y a quelque chose de radical dans le choix d'avoir transformé son héros principal en mollusque, et peut-être bien, si on me pousse un peu, d'autobiographique de la part de Lynch : un homme qui contemple tout un petit monde se débattre, rêveur et légèrement ridicule, ailleurs et déconnecté du réel. En tout cas, son goût pour la méditation apparaît ici en plein. Le côté nostalgique et morbide vient aussi par ailleurs de sa façon de reconvoquer pour un dernier tour de ronde tous ses films : on reconnaît à travers les acteurs, les détails, les clins d'oeil, non seulement ses références directes (Fire walk with me, Inland Empire ou Mulholland Drive) mais aussi nombre de "bonus cachés" qui rappellent les premiers courts-métrage (son arbre artisanal est génial), et ses films plus inattendus, comme Elephant Man, Dune ou Eraserhead. Mais il y a aussi une véritable réflexion sur la trace qu'ont laissée les personnages des premières saisons : on est transporté par exemple par cette scène finale qui montre Dale Cooper attraper par la main sa Laura-Euridyce, et être incapable de la ramener à la réalité. Le temps semble n'avoir pas eu d'emprise sur Twin Peaks (à quelle période se déroule l'action ? c'est à la fois vintage et moderne) ; et pourtant c'est bien l'emprise du temps, le vieillissement qui en est le sujet principal. On assiste bien là, j'en prends le pari, au film-testament de Lynch.

capture-decran-2017-08-29-a-01-14-27

Mais ce qui reste plus bluffant que tout, c'est la totale liberté avec laquelle Lynch aborde les choses, aussi bien au niveau de la trame que de la forme. Jamais on n'avait vu une telle abstraction faire son entrée dans les séries-télé, pourtant de moins en moins frileuses avec le conceptuel. Les références cinématographiques (notamment aux films expérimentaux), picturales (bonjour, Magritte), littéraires (Poe, la mythologie grecque et Baudelaire) sont pléthore, mais le film ressemble avant tout à un film... de Lynch. Dans le fameux épisode 8, il vient frotter son univers avec celui de Kubrick, et invente une nouvelle forme, artisanale et ultra-contemporaine à la fois. J'ai regardé 5 fois de suite ces écrans qui se recouvrent de neige, ces effets spéciaux faits main, ces lents travellings qui s'enfoncent dans un nuage de bombe atomique, et je peux vous le dire : c'est incroyable. Le décrochage est radical, malgré quelques passages déjà complètement oniriques (notamment sur les deux premiers épidodes, géniaux), et montre que Lynch, malgré ses absences, est toujours le plus grand cinéaste du monde. En tout cas le plus libre, le plus barré, le plus drôle, le plus novateur, le plus intrépide. Le plus grand film de l'année, aucun doute. De Lynch peut-être bien. De la décennie, je vous tiens au courant.   (Gols - 16/09/17)

twin-peaks-18