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Garrel en a marre de broyer du noir tout seul, le voilà qui s'équipe d'une petite caméra, d'un micro, et qui s'en va partager son spleen avec toute une équipe de cinéastes de son époque, plus particulièrement ceux qui pratiquent ce "cinéma subjectif" qui lui est cher. C'est les enfants de Jean Eustache qu'il traque ainsi, le film s'ouvrant d'ailleurs sur une reprise de la belle interview jadis placée dans Le jeune cinéma. Comment continuer à pratiquer un cinéma introspectif et personnel au milieu de la commercialisation à outrance des films, au milieu du tout-spectaculaire ? C'est la question qu'il va poser à ses camarades, avec quelques autres aussi, beaucoup plus sibyllines : on a l'impression que Garrel ne prépare pas grand-chose, qu'il va à ces rencontres pleins de doutes et de mal de vivre, et qu'il voit au fur et à mesure comment ça évolue. Il en résulte un film plein de grands moments, et plein de creux, ce qui le rend passionnant, comme pris en direct.

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Après ce beau retour, donc, sur Eustache, filmé en gros plan, en sourire et accent du Sud, où le compère raconte que s'il peut faire chier un peu les spectateurs confits c'est toujours ça de gagné, Garrel part rencontrer les cinéastes de sa génération : Akerman, Léaud, Téchiné, Jacquot, Schroeter, Doillon, Berto, Carax passent tous un moment avec lui, plus ou moins long. Garrel assume complètement l'échec de certaines rencontres : il est évident que lui et Jacquot n'ont pas grand-chose à se dire, et l'interview se résume à quelques rares considérations pas passionnantes sur l'argent, qui se heurtent d'ailleurs à l'incompréhension de Garrel. Les pensées concrètes sur le succès des films, sur leur rapport économique, semble d'ailleurs effrayer le gars en même temps que le hanter. Jolie réponse de Doillon quand à la critique à peine voilée de son camarade sur sa réussite professionnelle, "Mes films ont rapporté de l'argent, mais c'est plus le cas". C'est la mort du cinéma qui tourmente Garrel, du cinéma en tant qu'expression d'une seule personne, du cinéma qui a pu donner La Maman et la putain. Ses contemporains n'ont pas forcément tous les mêmes interrogations, et, malgré leur bonne volonté à répondre aux tourments du gars, les rencontres se terminent bien souvent par une poignée de main et par un vague au revoir murmuré, mis en scène de façon assez gênée d'ailleurs. La plupart des cinéastes ont l'air un peu mal à l'aise devant les hantises de Garrel, qui annone d'une voix à peine audible des bribes de questionnements, des questions techniques, des angoisses personnelles. A part Schroeter, qui montre une vigoureuse énergie, et Doillon, qui offre un moment de complicité très intime avec le cinéaste, les autres semblent avoir simplement envie de partir le plus vite possible. Garrel fait un vrai effort de cinéma cela dit, présentant chacun d'eux dans des monologues poussifs, là avec un enfant en tricycle tournant autour de lui pour présenter Doillon, ici en train de répéter un texte pour présenter Téchiné.

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Le sommet du film est bien entendu la rencontre finale avec Carax, alors en pleine gloire. Garrel trouve en cet homme un type plus tourmenté, plus fêlé, plus iconoclaste que lui. Absolument insaisissable, Carax ne dit que quelques syllabes, enfoncé dans son pardessus trop grand dans lequel se tiennent son chien et son prochain script, veut partir du bistrot à peine assis, et quitte Garrel à un coin de rue, sans avoir rien dévoilé de son univers. C'est surtout que pour cette fois, Garrel est condamné au plan large, obligé de filmer un corps en mouvement (et quel corps, étrange et burlesque), obligé de fermer un peu sa gueule pour regarder exister un homme tourmenté. Pour ce grand moment de cinéma, et pour quelques considérations intelligentes émises par ses copains de jeu (Akerman, toute en douceur), il faut voir ce doc très personnel, et ne pas reculer devant son titre ronflant (ni devant la copie VHS pourrie qui en reste).

Tout Garrel,