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Il faudra désormais rajouter au panthéon des scènes blonde/brune (au côté de Mulholland Drive), ce magnifique Carol signé par un Todd Haynes au top de sa forme. Une énième histoire d'amour lesbien à une époque où il était mieux vu d'avoir des cornes et une queue fourchue ? Que nenni, Carol est un film dont la maîtrise formelle (au niveau des costumes, des décors, du choix général des couleurs - les teintes passent des vêtements d'une femme au mur d'une autre, comme si elles étaient aussi envahissantes et incontrôlables que le sentiment amoureux) est absolue. Un film sirkien entend-on encore ici et là, comme si l'ami Todd Haynes tournait en rond ? Oui, on peut en effet une nouvelle fois évoquer Sirk, mais juste pour souligner qu'Haynes est de plus en plus digne du maître : l'histoire d'amour qu'il nous conte est d'un tact, d'une pudeur, d'une sensibilité rares... A peine une touche d'érotisme (pas plus qu'une touche de parfum que l'on se met derrière les oreilles), à peine une touche de violence (pas plus qu'un pistolet qu'on décharge (à vide) sur un objet), à peine une touche de scandale (pas plus qu'une discussion dans une alcôve avec deux avocats-potiches), ce qui compte ici c'est tout ce qui fait la force d'une rencontre, d'une attirance, d'une affinité : le jeu des regards, un sourire tout juste esquissé, une main posée sur une épaule une micro-seconde de plus que s'il s'agissait d'un geste de pure camaraderie... un amour, quoi, féminin, certes, à une époque où les mauvaises langues allaient bon train et où l'amour saphique avait des allures de choléra. Mais rien ni personne n'empêchera les deux femmes d'échanger un baiser sobrement, affectueusement, amicalement, amoureusement, passionnément : c'est ce vers quoi culmine ce film (un sommet vite redescendu) avant que chacune des deux femmes décident, pour le pire et le meilleur, de reprendre leur destin en main...

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On a parlé des choix esthétiques de Haynes (voilà sans aucun doute un film en couleurs qui eût plu à Truffaut : tout est maîtrisé, même la peinture de chaque voiture est de bon goût), on pourrait également parler de son choix à filmer nombre de scènes derrière une fenêtre, une vitre (non point ici pour forcément s'aligner sur le symbolisme de Douglas Sirk : une fenêtre comme ouverture sur l'espoir, sur l'avenir) mais comme pour montrer que, dans cette société, tout ce qui prévalait, tout ce qui valait le coup, se jouait "à l'intérieur" - comme le monde des sentiments qu'il est, pour les deux femmes en particulier, impossible d'afficher. A ce petit jeu-là, Cate Blanchett est dantesque dans son rôle de femme blonde racée, aussi soignée et élégante qu'un lévrier afghan de concours (ce n'est pas ironique, ces chiens ont la grâce) ; dans sa façon d'être, de paraître, de marcher, tout est impeccable, frôle la perfection, le contrôle absolu de soi - l'aristocrate 2.0 : pas un micron de ses cheveux ne dépasse, ses vêtement semblent faire corps avec elle, son sourire est un magnifique masque que rien ne semble pouvoir affecter. Et pourtant, et pourtant, elle est capable de mettre une chaleur torride dans le moindre de ses clignement d'yeux, de ses gestes : quand elle pose sa main sur l'épaule de sa conquête, on sent nous-même la température monter. Face à elle, la petite poupée Rooney Mara fait une prestation au niveau, digne des héroïnes au visage d'enfant des fifties : pétillante sans jamais laisser échapper une bulle, lumineuse sans jamais chercher à allumer, subjuguée sans jamais vendre son âme... Oui, tout sépare les deux femmes, socialement, physiquement, financièrement mais on se fout totalement de ces prétendues différences : c'est sans doute ce qu'il y a de plus beau, de plus réussi dans ce film où l'on sent ces deux âmes s'approcher millimètre par millimètre, se donner le temps d'avoir le temps de s'aimer : elles se respirent (le jeu sur le parfum), s'observent dans le noir des yeux avant de se fondre pleinement l'une en l'autre - le temps d'une nuit, une éternité.

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Un autre aspect de ce film mérite un paragraphe à lui tout seul : la musique de Carter Burwell (Je n'étais pas tombé amoureux d'une B.O depuis que j'avais revu The Ghost and Mrs Muir - cela commençait à dater, bien quatre ans...). Si Haynes n'a pas besoin de laisser dans son film l'émotion s'épancher plus que cela, c'est qu'elle est déjà pleinement contenu dans ces accords musicaux. Il nous gratifie d'une vingtaine de versions du même thème et à chaque fois on est foudroyé par les infimes variations. Un "score" qui tape dans le mille et qui est en parfaite adéquation avec le monde intérieur vibrant de nos deux héroïnes. Des variations harpesques minérales, des envolées violonnesques sidérantes, des instruments à vent chaleureux, des notes pianesques sensuelles. Bref, en un mot comme en cent, Carol est la merveille de ce début d'année à ne manquer sous aucun prétexte.  (Shang - 12/01/16)

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 Mon gars Shang est totalement amoureux de ce film, je comprends, mais je lui laisserai cet objet parfait à contempler, préférant pour ma part les choses un peu plus abruptes. "De bon goût", le mot fatal est lâché dans son texte passionné (et impeccable, je le reconnais) : c'est bien là que le bât blesse, pour moi. Tout est effectivement parfait dans Carol, rien ne dépasse, tout est beau, travaillé, lissé, rien n'est laissé au hasard et tout est de bon goût... ce qui fait que je suis resté de marbre devant cet objet glacial comme une toile du Louvre. Rien à reprocher, des actrices aux costumes, des accessoires au montage, tout fait preuve d'une maîtrise extraordinaire ; mais j'ai eu du mal à percevoir sous ce vernis grand crin la fièvre érotico-psychologique visée de toute évidence par le scénario. On ne voit que deux personnages qui évoluent dans une lumière flamande, on regarde façon entomologiste les comportements infimes de ces deux animaux de race englués dans leur milieu social, on devine ce que Haynes veut raconter (pas grand-chose finalement : deux êtres qui veulent s'aimer alors que c'est impossible) ; mais on ne ressent rien. Ce qui donne l'impression parfois d'un film de fétichiste, qui préfère l'extérieur à l'intérieur, qui collectionne les motifs (cheveux, ongles, sacs à main, rouges à lèvres) comme d'autres les toiles de maître. Quant à la musique, je me permettrai (ce n'est pas la première fois) d'aller à l'inverse du gars Shang : c'est le seul ratage du film, selon moi, une sorte d'ersatz de Philip Glass, trop ample, trop orchestré, à la limite du ringard, comme si Haynes n'avait pas pu se payer le maître (ou Shigeru Umebayashi, auquel ça fait penser aussi) et compensait avec un de ses élèves. Wong-Kar Wai aussi, à ce propos, semble rôder autour de l'esthétique de Carol, mais dans In the Mood for Love, la perfection formelle laissait quand même échapper la passion, l'érotisme, la douleur. Ici, rien : un beau film de bon goût, oui, à mettre sous cloche. Bref, en un mot comme en cent, Carol est la merveille de ce début d'année, mais vous pouvez passer votre tour si vous préférez les choses un peu plus cradingues. (Gols 05/03/16)

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