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Le challenge était élevé pour Jonathan Glazer, son film précédent (il y a dix ans !), Birth, ayant durablement marqué mon esprit et mes mirettes. Eh ben c'est gagné : Under the Skin surenchérit dans l'expérimentation, dans l'audace, dans l'originalité, et confirme la puissance visuelle de son auteur, qui va fouiller vers quelques grands aînés (Kubrick, Lynch, Cronenberg, mais aussi Tarkovski ou Cocteau) tout en gardant une personnalité extraordinaire. On assiste à ce film comme à une série de stimuli sensoriels, comme une expérience à la fois intellectuelle et viscérale, et on se retrouve à la fin certes complètement épuisé, mais aussi hyper rassasié de tous les côtés.

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Je ne sais pas ce que le film raconte, puisqu'il raconte environ 220 histoires : celle d'une extra-terrestre venant faire l'expérience de la gente masculine sur notre planète ; celle d'une femme qui tente de se remettre d'un viol ; celle d'une nymphomane frigide qui se transforme en mante religieuse ; celle d'une actrice sexy aux prises avec son image ; celle d'un apprentissage sexuel ; etc. Très peu bavard, préférant cultiver l'énigme plutôt que la réponse, le film déploie très tranquillement une étrange toile, vénéneuse et troublante, nous laissant le soin de coller ensemble ces bribes d'histoires. Je préfère pour ma part considérer que le film est raconté "à l'envers", c'est-à-dire que le personnage de Johansson essaye pendant tout le film de se remettre d'une agression qui l'a laissée carbonisée, et pour ce faire prend les hommes au piège. Mais interprétez ça comme vous voulez, hein. Comme dans un Lynch grande époque, Glazer laisse ça et là quelques indices sensés nous éclairer tout ça (un motard homme à tout faire, un amant défiguré, un mystérieux cadavre de femme) et qui nous laissent encore plus perplexes en nous enfonçant encore plus dans cette trame d'une incroyable profondeur (psychanalytique et symbolique). On ne sait strictement jamais ce que Glazer nous réserve d'une scène à l'autre, son film est constamment surprenant, dérangeant, ne se repose jamais sur un simple processus, va toujours un peu plus loin dans cette recherche de la sensation. On a peu vu, depuis 2001, une telle confiance en la puissance visuelle du cinéma.

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La mise en scène est impressionnante. Non seulement les effets spéciaux sont sidérants (ces amants qui s'enfoncent dans une eau noire alors que Scarlett les regarde, le final), mais Glazer les insère dans un dispositif à la fois glacé et hyper-habité. Le film est lent, répétitif, mais l'inquiétude est partout. La faute au travail sur le son, génial, et à ce mélange de réalisme (les dialogues), de poésie surréaliste pure (la toute fin) et de monstruosité cachée (le garçon déformé, la façon de filmer les corps comme des images de synthèse). Il y a une séquence extraordinaire où deux amants victimes de Johansson se retrouvent face à face dans les limbes de leur désir sexuel, l'un se dégonflant soudain devant les yeux incrédules de l'autre, un grand moment de poésie morbide et romantique (on dirait du Baudelaire, les amis). Le film envisage le monde du point de vue de l'extra-terrestre (ou de la femme folle, c'est pareil), constamment, il fallait oser, et le pari est payant. Glazer renouvelle le champ/contre-champ avec ce montage cut qui va d'un protagoniste à l'autre à toute vitesse, dope le découpage avec des images subliminales qui viennent s'inscrire dans un geste brusque ou une expression de visage, et crée une véritable école de mise en scène dans la scène finale, prodigieuse : des arbres qui frissonnent, le visage de Scarlett endormie en incrustation, une course à travers bois proprement cauchemardesque, qui a tout du rêve monstrueux, filmée avec 8500 plans tous géniaux. Le final est de toute façon à l'image de tout le film : unique, audacieux, jamais là où on l'attend. Un film destiné à rester culte, moi je vous le dis, on l'évoquera dans quelques années comme on évoque aujourd'hui Twin Peaks. On en reparle dans dix ans ? (Gols - 08/06/14)

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J'adore généralement les films où Gols dit ne rien comprendre, a sa ptite vision perso et trouve ça, au final, génial - ceci n'est pas une pique. Du coup, rentrant tout juste de mon périple borgne malgache et après avoir dérivé des heures dans le canal du Mozambique, je fus titillé par cette chronique de mon poteau et tentai rapidement de trouver la chose dans le cyber-espace. Bon, franchement, j'ai trouvé la chose terriblement simple - j'allais dire simpliste mais je me suis retenu - (moi, le linéaire, ça me connaît... comprends d’ailleurs pas trop pourquoi Gols a voulu y voir une nouvelle version d'Irreversible, eheh), assez glaçant au niveau de l'ambiance générale et sympathique par deux trois aspects (j'aime le côté muet, mutant, mutique (?) de la chose pour tout vous avouer - ainsi que le jean "seconde peau" (on the skin) de l'extra-scarlett).

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Une mutante sur terre pour traquer du goret, dégonfler leur égo et prendre leur scalp (ou leur skin si vous voulez), qui fait soudain preuve de compassion, tente de s'humaniser (sa propension à aller au-delà de l'aspect extérieur (John Hurt is back and is still not an animal), à avoir des faiblesses (sa chute dans la rue), à s'interroger sur le cri d'un enfant (lorsqu'il est dans le camion), à se pencher sur le sang d'une blessure, and so on...), va jusqu'à vouloir retrouver le cocon maternel (la forêt « humide », la cabane au toit triangulaire, ses mouvements "en arrière" comme si elle voulait revenir dans le ventre maternel, la position fœtale qu’elle prend) et va se brûler en expérimentant l’essence de la vicissitude humaine. Une musique qui fout les boules, une marée noire inquiétante et une brume où l'on se perd (Glazer tente, comme certains de ses aînés (malheureusement plus doués), de brouiller les pistes histoires et de rendre son film plus profond qu'il n'est) et un final... under the belt qui perdra notre pauvre Scarlett. Oui, c'est un peu répétitif (les quarante-cinq premières minutes : c'est un peu comme une blague où on rajoute des couplets pour rendre la chute plus brutale), oui cela fait parfois son petit effet par son aspect « déroutant » (les films de voiture, comme dirait le gars Kiaro, on ne sait jamais vraiment où ça nous mène...), mouais c'est pas mal, sans grimper au rideau.

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Il est vrai, si on voulait suivre la pente golienne de la mise en abyme à tout va, qu'il pourrait s'agir d'un portrait de la Scarlett, star (inflammable) à fleur de peau, image à fantasmes mais dont le monde intérieur reste énigmatique, noir-charbonneux. C'est une lecture qui a déjà fait ses preuves ailleurs et qui est poussée ici à un certain paroxysme, la poupée dégonflable étant quasi muette (paraître ou ne pas être, là est la question). Lorsque son enveloppe se déchire (comme une toile de cinéma si on voulait faire le malin), la bougresse fond (non, pas en larmes, elle fond tout court) et finit par disparaître en fumée comme de la vulgaire pellicule. Under the skin ne parvient pas toujours à nous donner la chair de poule mais nous caresse parfois esthétiquement l'épiderme. Interesking, allez.  (Shang - 14/07/14)

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