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Efficace. C'est sûrement le principal éloge que l'on puisse faire à ce film rigoureux et éminemment respectable. Il en fallait, de l'efficacité et de la rigueur, car le sujet est délicat : raconter les années consacrés à la traque de Ben Laden, depuis le 11 septembre (subtile évocation sobre, sur écran noir, qui ouvre le film) jusqu'à sa mort (supposée, eheh). Tractations militaires, interrogatoires de témoins, fausses pistes, difficultés hierarchiques, on nous conte par le menu les aléas de la chose, avec un sens de la véracité qui ne se dément jamais : on y croit, tout simplement, et la documentation impressionnante qu'a dû consulter le scénariste fait son effet. Chaque détail semble vérifié et revérifié, quitte à sacrifier le spectaculaire pour se livrer à un quasi-documentaire. C'est un peu exagéré, et on sait bien que Bigelow ne va pas se contenter des faits : son film reste vraiment passionnant à regarder, non seulement parce qu'on y découvre un des faits importants de l'histoire récente, un de ces volets que l'on s'efforce toujours de garder secret, mais aussi parce qu'elle donne à cette histoire, qui pourrait être laborieuse (regarder des tractations dans les bureaux de la CIA, bof bof) une vraie texture humaine.

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La dame excelle à dessiner les personnages, et une fois ceux-ci suffisamment étoffés, à les confier au meilleur acteur possible. La distribution est impeccable, depuis l'héroïne (Jessica Chastain, une petite bombe mais pas seulement) jusqu'aux différents espions, militaires et hommes de main, tous intéressants, tous loin des clichés. On sait Bigelow depuis longtemps passionnée par les hommes entre eux, par les militaires ; mais elle a rarement autant réussi ses portraits que là, grâce à cette poignée de personnages virils mais fouillés, regardés avec passion et amour, qu'ils soient décideurs (Jason Clarke, qui semble porter la fatigue de la torture dans ses traits) ou hommes d'action (Joel Edgerton, impressionnant).

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Peut-être est-ce un poil long, je ne dis pas ; peut-être que les deux premières heures auraient mérité un traitement un peu plus enlevé. Mais elles contiennent quand même quelques moments de grande tension (les attentats successifs, la torture, les fausses joies). Bigelow est excellente pour faire monter le suspense d'une séquence, pour nous tendre vers le point de climax : séquence au rythme et au montage superbe où un des pontes d'Al Qaïda doit rencontrer des membres de la CIA dans un camp militaire ; le danger y est palpable, mais on ne sait pas d'où il va surgir. Le film contient aussi une intéressante réflexion sur la torture (et est sujet à polémiques, visiblement), puisqu'il y est dit clairement que, dès lors qu'Obama condamne celle-ci et l'interdit, les services secrets ne parviennent plus à obtenir les renseignements désirés. Oui, dit le film, la torture est efficace, beaucoup plus que les tractations diplomatiques en tout cas. C'est discutable, oui, mais le film semble tellement désireux de rester dans la réalité des faits qu'il est bien obligé d'enregistrer cette triste vérité.

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La dernière demi-heure, la plus belle, est tendue comme un arc, et réconcilie avec toutes les lenteurs passées. On y suit pas à pas l'évolution d'un groupe de militaires dans un bâtiment où pourrait se trouver Ben Laden. Pièce par pièce, on tue des gens, on progresse, on a peur, et une fois encore Bigelow impressionne par son sens du détail (chaque explosif placé sur une porte est filmé, chaque réaction est prise en compte dans sa durée). On est entre le jeu vidéo en caméra subjective (ces visions nocturnes sont bien cinégéniques) et le reportage choc, et on est proprement immergé là-dedans. Bien belle réussite, donc, pour ce film qui se veut à la fois réaliste et spectaculaire. (Gols 29/01/13)


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Efficace, oui, je dirais aussi clinique et froid. Bigelow est décidément une très bonne artisane pour nous retracer point par point l’enchaînement d’événements basés sur de « first hand informations », et sur ce point, l’ami Gols a dit l’essentiel. Après, je comprends le questionnement de notre lecteur Yossi sur le fait que Jessica Chastain soit une « bombe ». Que physiquement elle ait des atouts qui séduisent mon co-blogueur, c’est un fait (c’est son type, I think, sans dévoiler des secrets intimes… je ferme la parenthèse) ; après c’est quand même l’exemple même de la gâte psycho-(f)rigide aussi sexuée qu’un hélicoptère de dernière génération… Obnubilée par la traque de Ben Laden, on voit bien qu’elle se refuse à se laisser aller à tout épanchement : lorsqu’elle apprend la mort de son amie, elle reste prostrée trente secondes (le thirty) et reprend ses esprits dans la foulée pour se remettre sérieusement à taffer. De même, avec les scènes de torture (la fin justifie les moyens puisqu’on obtient le résultat escompté), on a l’impression que Bigelow tente de faire passer le message qu’il n’y a pas lieu « en l’état » d’éprouver une quelconque  mauvaise conscience (comme un écho troublant à une déclaration récente sur la volonté de « détruire les terroristes »). Point d’état d’âme, ne cherchons même pas à comprendre comment on en est arrivé là, le but est d’annihiler l’ennemi, point final. Le film est finalement à l’image de cette absence totale d’état d’âme où toute émotion est volontairement refoulée, évacuée. Du coup, on assiste en effet à une reconstitution, à une illustration assez virtuose mais qui évacue toute réflexion, tout questionnement… Lorsque le générique tombe, on reste alors un peu comme deux ronds de flan à se dire « Et ? »… Bien belle machine cinématographique hollywoodienne parfaitement huilée mais dont l’intérêt reste finalement un peu obscur (le dark), vue l’absence (le zéro) totale d’aspérités (émotionnellement et intellectuellement)… Parfait pour un "dossier de l’écran" - on reste dans le factuel pur... -, c’est pas forcément, à mes yeux, un compliment en soi… (Shang 01/02/13)