l-espoir-cette-tragedie,M102602On n'a pas forcément là le chef-d'oeuvre du siècle, mais franchement on se fend agréablement la poire devant ce bouquin. Les livres drôles sont suffisamment rares pour ne pas faire la fine bouche avec celui-ci, surtout qu'il pratique un humour absolument désabusé et audacieux qui le rend encore plus attachant. On pense sans arrêt à Woody Allen dans cette valse de psys, de mères castratrices, de femmes hystériques et de rescapés des camps (...) : seul un Juif pur jus pouvait nous donner un tel exemple d'humour juif, en surfant sur des vagues assez risquées. Solomon Kugel est un brave type, dépressif comme il se doit, devant gérer à la fois la folie de sa môman (convaincue qu'elle est une rescapée d'Auschwitz alors qu'elle est née en 1945 dans un cocon doré d'Amérique), l'indifférence de sa femme qui ne le regarde plus, la venue d'un fils qu'il ne cesse de regretter d'avoir mis au monde, des séances de psys tendant à lui prouver que la seule issue valable à l'existence est le suicide, et la présence dans les parages d'un dangereux pyromane. Comme si ça ne suffisait pas, il découvre dans son grenier la présence d'une petite vieille immonde qui n'est autre que... Anne Frank, qui loin d'être morte en déportation est en train de rédiger la suite de son Journal en espérant bien dépasser le chiffre des 32 millions de ventes... Le dilemme ne tarde pas à être posé : un Juif peut-il décemment dénoncer Anne Frank à la police ? Pour répondre à cette question, Kugel choisit une option viable : le désespoir.

Rire de la mémoire de l'Holocauste, diable, c'est plus intrépide qu'il n'y paraît. Sous des dehors de farce, Auslander critique ce fameux "resserrement" autour de la Shoah opéré par les Juifs, qui entretiennent cette mémoire comme un trésor. L'icône Anne Frank s'avère très vite être un fardeau dont on aimerait bien se débarrasser, tout comme le héros aimerait bien que ce passé tragique ne lui gâche pas la vie. La situation est déjà poilante, mais l'écriture de Auslander en rajoute une couche. Un sens du "punch-line" hérité de Woody, un rythme excellent, une invention constante pour trouver la petite phrase qui va faire mouche au bon moment. Les personnages, tapageurs et caricaturaux, sont vraiment bien dessinés (mention à la mère, juivissime, qui geint chaque nuit en regardant son abat-jour ("C'est ton grand-père")), et le gars utilise les clichés du roman avec beaucoup d'esprit. Beaucoup aimé ces premières phrases de chapitre : "Dans le ciel, le soleil était comme... vous savez ce truc. Une brise soufflait tel... Oh et puis peu importe.", ou plus loin : "Le lendemain, Kugel s'est réveillé tôt, incommodé par les rayons de soleil qui s'étendaient dans la pièce comme de foutus machins peuvent s'étendre sur un foutu truc.". Bien marré, moi, malgré une fin un peu ratée et quelques facilités de bon vieux story-telling de base.