jim-harrison-grand-maitreCe qui est bien avec Harrison, c'est qu'il ne change pas. J'ai bien conscience que c'était ce que je reprochais récemment à Toni Morrison, mais d'une part je dis ce que je veux, et d'autre part j'ai tendance à préférer la constance de Jim aux ressassements de Toni, pour la simple et bonne raison que c'est au moins plus fun. Bon, ceci dit, ma mauvaise foi a des limites : Grand Maître a tout du bouquin oubliable, relativement bâclé et traité par-dessus la jambe par un Harrison qui, on le sent, n'a plus rien à prouver. On ne peut pas dire qu'il se fatigue beaucoup dans ce récit qui réutilise les recettes qui ont fait son succès : mélange de lyrisme pastoral, d'inspirations érotiques et de recettes du steak aux airelles. C'est bien agréable, parce qu'on aime toujours retrouver ces milliers d'anecdotes futiles sur les grizzlys, la pêche à la truite, les filles faciles et la cuisson parfaite du foie de biche. Harrison est le meilleur pour pratiquer le décrochage acrobatique d'une phrase à l'autre : à première vue, son style est trop éclaté, et on ne voit pas tout de suite les rapports entre deux phrases mises côte à côte ; mais peu à peu, cette pratique du coq-à-l'âne, de la digression à outrance, dessine une poésie reconnaissable entre toutes, très originale. Ce livre prend même la digression comme sujet principal de la trame : un inspecteur à la retraite depuis quelques jours tient à boucler la dernière enquête qu'il n'a pas pu finir, la traque d'un gourou de secte pédophile. Prétexte qui vole en éclats très très vite, puisque l'enquêteur préfère aller flâner dans les coins à truite ou camper dans la forêt plutôt que de vraiment suivre son enquête.

Harrison utilise sans vergogne quelques motifs très reconnaissables du polar d'aujourd'hui (même l'adolescente gothique pro de l'informatique...), et développe pépère une tramette qui part un peu dans tous les sens. Le plaisir est dans l'errance, c'est clair, et on apprécie toujours ce regard sur la nature, ce profond intérêt pour la culture indienne, et cet humour délicieux qui s'inscrit dans la droite lignée des "perdants magnifiques". Mais ce roman sent un peu le pépé satisfait, tout de même. Blagues douteuses sur le sexe, réflexions ambigues sur la pédophilie, répétitions fatigantes (le gars ne se relit plus, et personne ne le fait à sa place), regard simpliste sur les femmes (les pauvres bougresses sont traitées dans un bel ensemble en nymphomanes)... tout ça n'est pas très moderne, et on préférait le Harrison moins satisfait de lui-même, un peu plus bosseur, qu'il fut jadis. Restent le ton, la fidélité au compère, les grands espaces : ça peut suffire.  (Gols 13/09/12)


harrisonNew-1J'ai dévoré ce Harrison comme s'il s'agissait d'un muffin tout juste sorti du four (bon, certes, faut savoir ce que Harrison n'hésite pas à appeler "muffin" de son côté), prenant un certain plaisir comme le disait mon humble camarade à partir dans des digressions de (grand) écrivain pépère. On a l'impression que lorsque le gars est à cours d'idée dans sa trame, il ne peut s'empêcher de balancer une petite anecdote (qu'il introduit toujours de la même façon... cette nuit j'ai fait un rêve...) qui peut autant prendre des tournures horrifiques que fantasmagoriques. En parlant de fantasmes, on peut dire que le Jim se lâche, son héros détective rêvant langoureusement sur le corps d'une jeune fille de 16 ans (mais pas touché, hein, c'est mal), tout en enquêtant sur un gourou pédophile (moins de 14 ans, c'est criminel - tout reste une question de frontière aux States pour ne pas dire de frontier...). Heureusement, notre héros a la chance de croiser des filles plus mures (plus de 20 ans) avec laquelle il pourra encore faire quelques cabrioles (mais l'âge étant ce qu'il est, les scènes sont de plus en plus courtes - question de résistance). Si Harrison semble vouloir orienter sa réflexion sur les trois piliers de la "sagesse" américaine - sexe, spiritualité (ou plutôt religiosité) et dollars -, force est de constater qu'il parle surtout de nature, des massacres des Indiens, de bouffe, d'alcool... et de cul, oui quand même, c'est la constante. Ses errances en terres ricaines plus ou moins désertiques et désertées sont toujours un petit bonheur qui lui permet souvent d'aboutir à ses plus belles réflexions philosophiques - sur les truites ou les rivières, surtout : notre homme est plus un grand viveur qu'un chiant penseur. L'enquête en elle-même permet de donner un semblant de suspense aux derniers chapitres (même si le gourou finit par se gaufrer de façon pathétique, comme un résumé de sa vie : un final qui tombe à plat, c'est le mot) mais il est clair que l'essentiel est ailleurs : évoquer piteusement cette chienne de vie qui vous laisse comme un seul rond de flan après un divorce ou la mort d'un chien, célébrer la beauté de Dame nature ou la chaleur corporelle de dames plus ou moins matures, broder sur l'idée de picoler le nez dans les étoiles ou de terminer lamentablement le nez dans la poussière. Notre héros fait souvent un peu le mariole avec ses airs de vieux machos et de redresseurs de tort mais il a toujours l'humilité de reconnaître sa connerie et ses plantages royaux. Un Harrison un peu paresseux, certes, mais qui n'a en rien perdu de son aura (et de sa drôlerie décomplexée) de pêcheur à la truite céleste.  (Shang 12/10/13)