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Rencontre au sommet entre Bela Lugosi et Boris Karloff, et comme on pouvait s'y attendre Boris écrabouille sans conteste Bela. S'appuyant soit-disant sur la nouvelle d'Edgar Poe qui porte le même titre, The Black Cat n'est en fait qu'un prétexte au duel que tout amateur de films d'épouvante attend. Du texte de Poe, on ne retient que l'apparition fugace (et complètement déplacée dans cette histoire) d'un chat noir sans importance. Ulmer préfère filmer une sombre histoire assez complexe et mal fagottée de vengeance ancestrale, agrémentée de cultes sataniques, d'embaumement de cadavres, d'amour perdu et de phobie des chats, donc. C'est à peu près n'importe quoi au niveau de la trame, ça part dans tous les sens, on ne comprend strictement rien à cette soif de meurtre qui semble habiter Lugosi à l'égard de Karloff, on ne sait plus si les deux sont les meilleurs potes du monde ou des ennemis jurés, on a du mal à voir pourquoi Lugosi attend si longtemps pour se venger (il joue aux échecs avec le Boris, assiste à ses cérémonies de magie noire, discute paisiblement avec le gars, va visiter la momie de sa femme, avec un flegme incompréhensible), on reste pantois devant le personnage du majordome qui se met au service de Boris alors qu'il est censé servir Bela... Bref, c'est strictement naze au niveau de la trame.

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Mais pour tout le reste, reconnaissons que Ulmer se montre diablement compétent : les décors, surtout, sont superbes, et l'esthétique gothico-modernisto-expressionniste du film leur doit beaucoup. La demeure de Karloff, nid d'aigle entre le château moyen-âgeux à la Kurosawa et la villa sophistiquée des années 60, renouvelle l'imagerie du film d'épouvante avec brio, tout comme les intérieurs, austères, vides, filmés comme des labyrinthes de recoins et de salles opaques reliées entre elles par de mystérieuses cloisons coulissantes. Ulmer éclaire tout ça avec des lumières très inquiétantes, qui privilégient les ombres (la première apparition de Karloff, en ombre chinoise, est superbe). Et puis, il y a bien sûr les acteurs : si Lugosi cabotine sa mère avec sa diction lentissime et ses yeux qui s'allument à l'envi, et n'est du coup jamais vraiment crédible, Karloff est magnifique : Ulmer a compris la part de féminité qu'il y a dans ce corps longiligne et étrange, et habille l'acteur d'une sorte d'aura fragile et gracieuse qui approfondit magnifiquement le personnage ; dans ce rôle de traitre amoureux, enfermé dans son domaine autant par honte de lui-même que par douleur sentimentale, Karloff excelle, effrayant, touchant, éminemment subtil et gracile dans chacune de ses scènes. Voilà un acteur physique comme on les aime, qui sait parfaitement utiliser chaque parcelle de son corps pour les rendre signifiantes (ses grandes mains de Frankenstein, ses yeux doux, ses épaules trois fois plus larges que ses hanches). Dommage que le film soit si mal écrit, dommage que Ulmer sacrifie tout au profit de ses deux seules stars (les petits rôles sont nullards, la musique est soûlante d'inconsistance) : elles sont convaincantes, mais au service d'un scénario bâclé.

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