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Ayant été deux années consécutives champion du monde d'ancien français, c'est un réel plaisir d'écouter la traduction "modernisée" du texte de Chrétien de Troyes qu'en fait Rohmer - tout en octosyllabes, monsieur. Luchini, en particulier, savoure chaque mot et sa diction est absolument nickel pour donner à chaque terme toute sa saveur. Cela donnerait presque envie d'apprendre certains morceaux par coeur pour faire le mariole en fin de soirée. Rohmer fait dire par ses personnages aussi bien les passages narratifs que les dialogues, et ce respect absolu "du verbe" est un parfait hommage au texte original de Chrétien de Troyes. On se régale de ces tournures alambiquées qui retombent toujours sur... leurs pieds et de ces rimes ultra riches qui prouvent au demeurant toute la beauté de la langue française - ah si, je ne plaisante point, c'est vous dire. Bon maintenant, c'est vrai aussi que les aventures de ce Perceval luchinien taillé dans une serpe qui fracasse tous ses ennemis avec un haussement d'épaule, dans un décor qui ferait passer un film de Rivette pour une super production, sont diablement austères. Je dis pas qu'il faut avoir une certaine patate pour ne pas avoir les paupières qui tombent lors du "calvaire" final (pour le héros, mais aussi le spectateur qui subit cette chanson latine pendant des plombes), paupières qui avaient d'ailleurs commencé à battre lors de l'épisode de Gauvain sur la toute fin... Soyons franc, 2h15 à ce rythme ça use l'armure.

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Mais, malgré tout, les passages notamment entre Perceval et ces gentes dames (la pucelle du départ "qu'il baisa et dont il prit l'anneau" - sens propre (oups, pardon) et Arielle Dombasle en Blanchefleur - son tout premier rôle d'ailleurs) sont délicieusement narrés et possèdent un charme évident : on jubile de voir ce Luchini tout naïf accueillir dans sa couche cette pure demoiselle, le couple "se baisant et s'accolant" comme deux tourtereaux qui découvrent l'amour ; c'est un peu spartiate dans la mise en scène, certes, mais il y a quelque chose d'original - presque d'originel, si j'osais - dans ces séquences à fleur de peau qui donnent, qui plus est, au texte tout son sel. Rohmer réussit même la gageure de faire taire Luchini pendant toute la séquence du Graal - il n'ose questionner le roi-pêcheur, bien mal lui en prend...-, une absence de curiosité et de bagout qui causera sa perte et sa longue errance... Bref, ce n'est sûrement point l'oeuvre de Rohmer avec le plus de punch - et pourtant on a moult cascades, 'tention - mais sûrement celle où l'art du langage est le mieux mis en exergue. Austère mais juste, en quelque sorte - pour peu qu'on supporte les types et les bougresses qui chantent sur des airs de viole, j'en conviens aisément, cela peut irriter les plus impatients, dont la concentration facilement s'étiole.   (Shang - 18/02/10)

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Ah c'est vrai que c'est exigent, et que c'est même assez marrant de voir, dans es bonus de mon DVD, le gars Rohmer y aller sans aucune espèce de méfiance, ne doutant pas que l'octosyllabe, le langage ancien, les décors cheap et les chants moyenâgeux plairont sans problème à ses contemporains. Râté, le film fut un échec. Tu m'étonnes. Complètement décalé par rapport aux attentes du public (et c'est en partie pour ça qu'on l'aime), Rohmer prend un plaisir de gosse à réaliser son film médiéval à lui, tout en érudition et en amour de la langue. Shang a parlé du travail sur l'écriture, et c'est vrai que c'est remarquable, d'autant que les acteurs attaquent cette langue avec un naturel confondant. On dirait qu'ils sont nés avec. Lucchini met tout son coeur dans la chose, et on dirait même que ce film est le départ de sa carrière théâtrale consacrée aux mots. C'est ahurissant de voir avec quelle naïveté ce film est fait, avec une foi absolue dans la beauté de ce qui est raconté et dans la façon dont c'est raconté. Pourtant, les sentiments chevaleresques, ses valeurs, ses aventures, semblent à mille lieues du public du XXème siècle. Mais il y a là-dedans une candeur, une innocence qui semble renouer avec quelque chose des origines, comme si le cinéma avait été inventé par un peintre du XIIème siècle. Tout l'aspect visuel, notamment, est fait en résonnance avec les tableaux de l'époque, avec ces personnages qui ne sortent pas du cadre, avec ces chemins sinueux et sans perspective qui donennt l'impression d'un long périple alors que le cheval ne fait que quelques mètres, avec ces châteaux plaqués sur la toile peinte qui semblent aussi grands que les acteurs. Loin d'être cheap à mon avis, cet univers est très culotté, et tente de renouer avec la peinture du Moyen-Âge par les moyens les plus candides, les plus directs et les plus beaux.

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Dans le même esprit, les chansons qui scandent le récit sont parfaites. Ah c'est pas du PJ Harvey, on est d'accord, mais tout de même, là aussi on a l'impression de gusses directement issus de l'époque. Leurs chants expliquent, prolongent, un peu à la manière d'un choeur antique, et c'est aussi une grande idée de faire dire aux acteurs non seulement les parties dialogiées, mais le commentaire de ce qu'ils sont en train de faire, comme une distance par rapport à la trame, élément très important du roman de cette époque-là. Il importe d'édifier le lecteur (et par la bande le spectateur) plus que de l'émouvoir, de raconter plus que d'imaginer. Il n'y a que dans les scènes de combat que Rohmer montre un peu ses limites, le carcan dans lequel il enferme tout ça étant trop rigide pour se laisser déborder par l'action. Même si la toute fin, ok, est un peu chiante si on parle pas latin, on admire le jusqu'au boutisme du film, qui ne cède rien à la mode et au goût du jour et reste fidèle jusqu'au bout du bout à son idée kamikaze. Non, pas d'ennui pour moi, au contraire, une grande admiration pour ce film, un des plus radicaux et un des plus émerveillés de Rohmer.

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L'odyssée rhomérique est