9782246390428, 0-605867C'est quand le bon Blaise raconte la vie telle qu'elle est, sans artifice, sans souci de narration, qu'il est le plus pertinent. Dans ses poèmes et dans ses récits autobiographiques, qui sont ce que le bougre a laissé de plus beau. C'est donc avec plaisir qu'on lit ce bouquin qui s'appuie sur son expérience de grand voyageur, recueil de cinq nouvelles éclectiques dont certaines confinent au très grand journalisme. Ces cinq textes sont aussi disparates que les inspirations de Cendrars, peu connu pour son homogénéité de style et la rigueur de ses plans. Il y a donc à boire et à manger là-dedans, mais on doit reconnaître que quand il y a à manger, on mange bien. Dans le rang des nouvelles oubliables, notons quand même la plus longue d'entre elles, un texte consacré à un serial-killer brésilien : Cendrars voudrait en un seul texte condenser la rigueur journalistique (Albert Londres est convoqué), la puissance d'évocation, l'éruditon historique, la foi en la nature humaine, la poésie, mais ne réussit pas vraiment à nous captiver : sa nouvelle est trop longue, assez chiante, on a du mal à s'attacher à ce personnage complètement dément qui invoque les esprits avant de sacrifier ses victimes ; on veut bien qu'il soit le symbole d'un certain état du Brésil à cette époque, mais Cendrars, perdu dans ses divagations mystiques et ses notes historiques, n'arrive pas à nous faire partager sa passion pour ce monstre. Ce texte est emblématiques des limites de son écriture romanesque : trop d'érudition tue la force de narration, défaut de plusieurs de ses récits plus longs. Parmi les nouvelles ratées du recueil, notons aussi la première : si elle reste charmante par ce qu'elle dit du caractère parfois bourru et misanthrope de Cendrars, elle reste trop anecdotique pour toucher ou dire des choses vraiment pertinentes.

Par contre, les trois autres textes sont passionnants. L'un évoque Saint-Exupéry, le personnage qu'on imagine parfaitement fait pour l'écriture et le goût de Cendrars. Les deux hommes ne se rencontreront pratiquement pas, mais ce petit hommage rendu à l'aviateur-aventurier est empreint d'admiration, et vaut toutes les rencontres. Cendrars y relate une anecdote mettant en valeur le caractère héroïque et nonchalant de Saint-Ex, avec un sens de l'humour et du suspense parfait. Le deuxième coup de coeur ira à ce magnifique morceau de vérité qu'est la nouvelle sur un opéra commandé à Cendrars : une diva de ses amies désire interpréter un livret moderne, qui sera donc confié à notre romancier, et le voilà parti pour raconter une très belle histoire d'amour sur fond de Pôle Sud et de survie, un machin qu'on croirait tiré d'un recueil de London et qui vous plonge immédiatement dans une ambiance extraordinaire. Les suppléments de la Pleiade nous donnent d'ailleurs une sorte de brouillon de l'opéra tel qu'il aurait dû s'écrire (la nouvelle se terminant sur un drame et la commande tombant à l'eau), et c'est une merveille de concision, de style direct. Un modèle de style cendrarsien. Enfin, cerise sur le gâteau, il y a dans La Vie dangereuse un des sommets de la carrière du sieur : "J'ai saigné", nouvelle impressionnante qui revient sur la période où Cendrars fut blessé pendant la guerre. Enfermé dans un hôpital de campagne misérable, souffrant comme un damné, il écrit pourtant ce texte, coup de poing à la face des médecins sadiques et indifférents, hommage aux infirmières dévouées, portrait pathétique de ses frères de misère, et véritable précis de littérature, où pas un mot n'est en trop, où l'équilibre entre la tragédie totale et la légèreté est miraculeux. On voit véritablement ce pauvre soldat mutilé placé à côté de lui, et dont il décrit la triste fin, simplement grâce à ses quelques mots sobres, simples, épurés ; on se demande comment il fait, comment il arrive avec une telle économie de moyens à décrire cette horreur des hôpitaux de guerre, tout en restant par moments étonnamment drôle. Il y a de la graine de Londres dans ces lignes-là, de la graine d'Hemingway, de la graine de très grand. Rien que pour ces quelques pages-là, et pour certaines autres très agréables, il faut lire, relire et apprendre par coeur La Vie dangereuse.