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Le chef-d'oeuvre des chefs-d'oeuvre, un de ceux qui vous fondent une cinéphilie en moins de deux. En s'attelant à la critique de Notorious, on sent bien qu'on n'arrivera jamais à en faire le tour en quelques lignes. Ce film me hante depuis des années, et je préfère vous inviter à boire quelques bières pour en discuter tranquillement plutôt que de tenter d'en faire le tour ici. Mais bon, les choses étant ce qu'elles sont, allons-y pour un bref aperçu énamouré...

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Notorious est le film le plus poignant de Bouddha. Ce qui est en oeuvre ici : comment parvenir à dire son amour, comment le reconnaître, comment le faire passer au premier plan de sa vie. Dès le début, Devlin aime Alicia, et Alicia aime Devlin (le rythme du montage pour nous le faire savoir est d'ailleurs vertigineux) ; le tout est de le reconnaître. Hitch place son couple romantique au sein d'un énorme barnum, tant géographique (le Brésil, et une immense demeure bourgeoise aux escaliers symboliques), historique (la guerre, ses nazis, ses réseaux mondiaux) que narratif (l'histoire d'espionnage). Tout ça pour filmer la trame la plus intime qui soit, tout le film tendant à cette sublime scène finale où les deux amoureux, enfin séparés du monde (plus de musique, plus de décor, plus de trame), osent enfin reconnaître leur sentiment. Avant d'en arriver là, Bouddha dresse un écheveau machiavélique de non-dits et de faux-semblants hallucinant. C'est bien simple : Notorious est un mensonge de bout en bout. Toutes les scènes, toutes les situations, tous les dialogues disent systématiquement le contraire de ce qu'ils montrent (ou montrent le contraire de ce qu'ils disent, cochez la case) : pour tromper l'espion d'en face, on sourit en s'échangeant des informations confidentielles ; pour tromper le coeur, on se balance des injures au lieu de se dire "je t'aime". Toutes les séquences vont dans ce sens : on montre quelque chose (dans la plupart des cas, une vie pleine d'élégance, de sourires) pour en cacher une autre (l'amour, la trahison, l'assassinat). Incroyablement audacieux, Hitchcock prend un malin plaisir à ne jamais démordre de cette option, transformant son film en une sorte de façade glamour toujours en porte-à-faux avec la vérité des sentiments.

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Ca donne des scènes sublimes, où nos deux tourtereaux, littéralement rongés par le sentiment tu, plongent dans un engrenage de mensonges complexe : je sais que tu sais que je sais que tu m'aimes, mais je dis le contraire. Bouddha peut traiter ça dans l'humour (une scène de baiser géniale, où on s'échange la recette du poulet frit en s'embrassant à pleine bouche), mais il sait aussi être bouleversé par ce couple en train de se perdre sous les conventions de leur métier : les séquences dialoguées, simplement filmées dans des champs/contre-champs vertigineux, sont des exemples de finesse. Il faut dire que les deux acteurs, Grant et Bergman, sont à leur meilleur niveau : lui, raide, sourire figé, visage opaque, glamour trop professionnel pour être vrai, est ravageur dans ce qu'il laisse paraître de fêlures, de jalousie, de désespoir amoureux ; il apparaît d'abord comme une ombre, de dos, et restera dans ce mystère-là jusqu'à la fin, son visage ne s'ouvrant que quand il partagera pour quelques secondes l'oreiller d'Ingrid ; elle, sublimement magnifiée par des gros plans fulgurants, campe une victime des hommes absolument bouleversante, petite chose abandonnée à l'Histoire et à ses sentiments.

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Bien sûr, le film réserve son lot de prouesses de mise en scène, notamment sur cette alternance entre intimité et grandeur qui fait la marque de Hitch : le montage entre plans très serrés sur des objets (clé, serrure, bouteille, tasse de café) et immenses plans larges tout en angles et en ombres est parfait. Cette mise en scène épouse parfaitement le propos : montrer les petits battements du coeur au sein d'une trame bigger than life. Il y a par exemple un mouvement de caméra incroyable, qui cadre d'abord une grande salle de réception pour s'arrêter petit à petit, en zoom avant, sur une main qui tient une clé, pivot de tout le suspense ; il y a aussi cette façon inimitable de faire tenir la tension sur un élément banal, ici des bouteilles de champagne qui vont en s'amenuisant (le destin de Bergman et Grant tient à l'ébriété montante des invités de la réception, ce qui donne un très joli cadre sur Bergman refusant une coupe de champ pour retarder le moment de sa chute) ; il y a la virtuosité de la scène d'ouverture, une minute fulgurante qui suffit à Hitch pour rentrer de plain-pied dans sa trame (on y apprend en quelques plans toute la complexité de la situation) ; il y a enfin cette scène finale, incroyable tableau de personnages qui, tous, se mentent les uns aux autres, tous placés dans le même lieu, un escalier infernal symbolique (qui signifie la descente aux enfers pour certains, la libération pour d'autres).

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Mais même si on reste bouche bée devant ces inventions formelles, c'est sur sa trame que Notorious atteint au génie, sur cette histoire d'homme amoureux qui sacrifie celle qu'il aime à l'autel du patriotisme et du professionnalisme, avant de se rendre compte que sa vie est là. Il a fallu qu'il assiste à la déréliction de son amoureuse, qu'il se vautre dans la jalousie et la rancoeur, qu'il fasse l'expérience de ce que c'est que de perdre son amour, pour se tourner enfin vers la lumière et l'amour. J'en suis encore tout ému. A l'heure de clore l'odyssée hitchcockienne fondatrice de ce blog, je me permettrai un cri du coeur : HITCHCOCK EST LE PLUS GRAND CINEASTE DE L'HISTOIRE.  (Gols 29/09/09)

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grant_bergman_kissNotorious, le plus grand film d'espions amoureux ou d'amour espionné, rien à redire au commentaire de mon camarade plein de fougue pour cette vraie merveille. Cary Grant est en effet ici d'une classe immense, Ingrid Bergman apporte sa beauté lumineuse à cette Alicia qui n'a de cesse de vouloir faire ses preuves (d'amour), Claude Rains (Alexander Sebastian) a dès la première image des airs de faux-jeton redoutable, Ivan Triesault (le collaborateur assassin de Sebastian, Eric Mathis) dont le regard est pire qu'un scanner, quant à Leopoldine Konstantin qui interprète la mère ultra possessive, elle est l'image même de la castratrice qui fout les boules (Hitch et les mères...). Porté par un thème musical de toute beauté, le film a tôt fait de nous emmener dans un Rio de fond d'écran, un environnement paradisiaque et grandiose pour ce drame d'amour intime qui va se jouer sous nos yeux ébahis. L'ami Gols évoquait les objets (ah ce petit foulard que Grant noue autour de la taille d'Ingrid "pour qu'elle ne prenne pas froid...") et on pourrait revenir notamment sur ces fameuses bouteilles. Grant achète une bouteille de champ pour célébrer le premier repas en amoureux avec Ingrid à Rio. Avant de revenir à l'appart, il est informé de la mission d'Ingrid qui consiste, ni plus ni moins, à séduire un ancien amant. Il en oublie la bouteille au bureau : un acte manqué qui traduit, certes, qu'il n'a plus vraiment la tête à fêter quoi que ce soit, mais le gros plan sur cette bouteille de champ délaissée semble vouloir insister lourdement sur la signification d'un tel objet. Par la suite, tout semble en effet "tourner" autour d'une bouteille : le collaborateur de Sebastian qui "trahit" en quelque sorte sa cause en réagissant nerveusement devant une bouteille de vin - un geste fatal pour lui mais aussi pour les siens -, la caisse de champagne qui se vide à vue d'oeil lors de la fête chez Sebastian - la bouteille comme moteur du suspense -, la bouteille dans la cave dans laquelle se trouve la clé de l'énigme mais qui, cassée, expose Ingrid à tous les dangers, et puis surtout en fil conducteur, bien sûr, les relations entre Ingrid et l'alcool : si elle rencontre Cary Grant un soir d'ivresse, son abstinence à l'alcool devient rapidement, plus ou moins consciemment, un gage de fidélité entre les deux amants - comme si elle laissait loin derrière elle sa vie passée et ses multiples aventures. Le jour où, malade en fait (elle est droguée par Sebastian and Co), elle raconte à Cary Grant qu'elle se remet d'une gueule de bois, un fossé semble se creuser définitivement entre eux... La bouteille renferme en elle tous les secrets - le désir, la mort, l'amour, le danger... - et seul Hitch est capable, avec autant de subtilité, de faire, à partir d'un simple objet, toute une intrigue. Et je ne parle point de la clé (voire des clés) - un sésame porteur lui aussi de sens multiples (les clés de la mère qui ferment tous les placards (la gardienne de "l'intimité" de son fils), celle du fils qui ouvre la cave (cette clé, dans la petite main d'Ingrid, qui donne là aussi l'occasion d'un suspense terrifiant mais dont le vol est un gage de sérieux et donc d'amour envers le Cary), etc...

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On pense aussi, au détour de certaines scènes, à quelques clins d'oeil qu'Hitch ferait à sa propre oeuvre (en particulier Suspicion : ce verre d'eau avec une aspirine (censé éclaircir les esprits d'Ingrid dans Notorious) alors que le verre de lait jetait le trouble dans la tête de Joan Fontain dans ce précédent film; ou encore cette montée des escaliers de Sebastian, empli de rage et de revanche après avoir découvert le pot aux roses, est un plan calqué sur celui de Suspicion lorsque Grant amène justement ce verre de lait). Les escaliers, comme le soulignait mon camarade, retrouvent dans la séquence finale, un rôle central : Cary qui part à l'assaut des escaliers pour aller dans la chambre d'Ingrid tel un chevalier des temps modernes délivrant sa prisonnière, et la descente (Cary portant littéralement Ingrid) de ces mêmes escaliers dont on compte toutes les marches une à une (39, nan ?) alors que les dragons allemands menacent (de faire feu ?... euh non pas exactement) alentour. La fin est une délivrance pour nos deux héros/hérauts (au service de leur Patrie... donc de la liberté), qui peuvent consumer enfin leur amour jusqu'à la lie, et le spectateur, qui peut enfin reprendre son souffle. Magistral voire bouddhastral.  (Shang  23/10/09)      

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