untitled

On est là dans la crème de la crème, une pierre de touche dans l'oeuvre de Bouddha. Suspicion n'est peut-être pas truffé d'idées comme maints autres de ses films, mais encore une fois Hitch y fait la preuve qu'il est le master pour faire monter une ambiance, rendre ambivalent le moindre petit fait sans importance et servir un divertissement raffiné et retors.

untitled4 untitled3

Ça commence par une demi-heure de romance classique parfaitement admirable. La rencontre entre Cary Grant et Joan Fontaine est fulgurante, menée tambour battant par un Hitch très attentif à la petite flamme qui naît entre les deux. Grant se la joue comédie enlevée, genre dans lequel il excelle totalement : corps élastique, sens de la répartie hilarant, glamourissime, il est le parfait dandy énervant et craquant dont doivent rêver toutes les jeunes filles en fleurs. Pour le coup, c'est Joan-Monkey Face-Fontaine qui craque, dans une sorte de spirale amoureuse parfaitement menée. Les scènes où elle se languit de son amoureux, cherchant désespérément son nom dans l'annuaire, retrouvant subitement son visage radieux quand il l'invite au bal, sont splendides : Hitch semble avoir tout compris de ce qui fait la passion amoureuse, ses attentes, ses espoirs, ses énervements et ses moments lumineux. Même si cette partie est relativement ironique, enfermant la pauvre Fontaine dans le piège avec sarcasme, on y sent un Hitch romantique et énamouré : le baiser pris dans un travelling latéral somptueux, les arbres qui épousent les mouvements des corps sur la lande, la musique viennoise, la naïveté du personnage féminin, tout contribue à nous mener sur la piste de l'amour fou, qui n'est d'ailleurs pas du tout une fausse piste comme le laissent entendre nombre de critiques.

untitled5

Car si la suite fait la part belle au suspense et à l'intrigue policière, c'est bien d'amour fou et exclusif qu'il va s'agir jusqu'au bout. Au fur et à mesure des soupçons qui assaillent Fontaine quant à la vraie personnalité de son mari, elle s'enfonce de plus en plus dans cette passion dont elle ne sait plus sortir. Plus Grant est ambigu, plus elle l'aime. C'est bien là toute la beauté du film : une femme découvre que son mari est un monstre, et elle l'accepte. Jusqu'aux splendides scènes finales, où on voit Fontaine se laisser aller complètement à l'emprise meurtrière de Grant. Quand elle le soupçonne de vouloir l'empoisonner, elle ne lutte pas, et se contente de demander "Est-ce que ça va faire mal ?". Fontaine joue à merveille de cet alanguissement, de ce renoncement, de cet abandon de son caractère au profit de l'homme qu'elle aime. Suspicion pourrait bien, finalement, être le film le plus "masculin" de Hitch. Mais celui-ci dirige également Grant avec une formidable intelligence : il reste attachant jusqu'au bout, par son exubérance, par l'amour qu'il porte à sa femme, par sa drôlerie et son côté gamin.

untitled7

Finalement, la peur qui habite Joan Fontaine apparaît bien étrange, même si on l'éprouve avec elle. Et on se met alors à rêver à une de ces fameuses lectures psychologiques qui viennent forcément à l'esprit à chaque film d'Hitch : c'est peut-être bien la peur de l'homme qui tient la jeune femme, la peur du sexe, la peur de l'inconnu. Il y a une curieuse insistance de la part de ses parents quant à son peu de sex-appeal, il y a de nombreuses allusions au caractère dépravé de l'homme qu'elle a choisi. Les regards effrayés et verticaux qu'elle adresse à Grant ne sont peut-être que le résultat d'une terreur d'être "initiée" à ce monde de perversion (représenté surtout ici par des lits vides, par une vie parallèle et mystérieuse dont elle est exclue (les affaires, les courses), et par un décompte de ses conquêtes passées auquel se livre un goguenard Cary Grant au début du film).

untitled2

Côté mise en scène, c'est bien sûr du génie total. Chaque petit geste, chaque fait, est disséqué par Hitch comme étant potentiellement dangereux. Il manipule encore une fois son public par le bout du nez, et le film est une infinie succession de soulagement et de tension. Toutes les 2 minutes, il renverse la situation, nous persuadant tour à tour que Grant est innocent, puis coupable, puis innocent, etc. Tout est basé sur les angles de caméra, sur les changements de points de vue : suivant celui qui regarde (principalement 3 personnages : le mari, la femme, le pote), notre regard à nous change. Si la fin est un peu trop chargée (les jeux d'ombre sur le visage de Fontaine, le final très décevant), tout le coeur du film est chargé d'électricité. Il y a bien sûr la fameuse scène du verre de lait, aussi tendue que la montée des escaliers dans Psycho, mais il y a mille autres plans gigantesques, comme ce poulet découpé par un médecin légiste tout en parlant de meurtre, comme ce montage hyper-serré sur une voiture qui s'affole dans des virages, comme ces ombres qui strient l'univers bourgeois de la jeune femme au moment de ses doutes, comme ces gros plans sur le visage tourmenté de l'actrice... Suspicion est grand, je ne suis pas le premier à le dire, mais je serai le dernier. (Gols 03/08/08)

untitled9


 vlcsnap-2019-06-11-16h19m13s985

Alors, oui, non, ne me faites pas dire ce que je n'ai pas envie d'écrire. J'adore Suspicion (un titre absolument parfait : tout est dit) et notamment la fameuse scène dans les escaliers avec ce verre de lait luminescent et le Grant, tel un veuf noir, qui avance vers sa proie - les ombres projetées sur les murs en raison de la présence d’un « oeil de bœuf » donnent parfaitement cette impression de toile d'araignée, une toile dans laquelle depuis le début Joan est prise. J'adore Suspicion parce que Grant, tout en jeu de sourcils, me semble le seul à pouvoir être aussi à l'aise dans la légèreté, dans la romance facile, dans le sérieux soudain et dans l'inquiétude profonde - il balance deux ou trois répliques à Joan, sur la fin, relativement tranchantes et avec toujours un naturel et une aisance hallucinants. J'adore ce jeu de dupe où Grant, avec ces airs de vautour, finit par se révéler un petit poussin faisant son mea culpa. J'aime aussi la piste de Gols sur cette attitude de Joan envers les hommes : il y a en elle un soupçon de crainte, de paranoïa (purement sexuelles ? pas forcément d’ailleurs) envers cette gente masculine qu'elle connaît si mal, sa seule expérience semblant se résumer au côtoiement de ce père  affreusement sclérosant ("castrateur" n'est pas adapté pour le coup, on est d'accord) ; ne les connaissant peu, pour ne pas dire pas du tout, elle se renferme un tantinet dans cette impression un rien fabulatrice qu'ils sont forcément contre elle... C'est une vision un peu "souterraine" du film, freudiennisante (oui, j'évite en général de faire référence au type mais comme cette fois-ci Gols me tend la perche...) qui peut lui donner encore plus de relief, de lecture possible.

vlcsnap-2019-06-11-16h20m22s887

vlcsnap-2019-06-11-16h22m28s206

Vous attendez le "mais" et Gols se rapproche de son arbalète. Oui, j'avoue lors de cette énième vision avoir été un peu agacé lorsque le grand Hitch s'amuse à vouloir tomber dans le burlesque avec le grand Grant (associé à son pote Beaky) face à la timorée Joan. Les deux hommes tentent de "dérider" la pauvre Joan en pleine crise de doute : Grant se veut taquin pendant que Beaky fait des grimaces et la saynète dure simplement trente secondes de trop – Hitch n’est pas le king de la screwball comedy ; il l’est de tout le reste, ça va. Le scénar a également parfois un peu la main lourde avec cette pauvre Joan qui passe souvent pour une pauvrette un peu niaise et terriblement fébrile - elle finit d’ailleurs par s'évanouir par deux fois... Il y avait surement le moyen d'être un peu plus subtil pour ne pas la faire passer constamment pour le dindon de la farce (Hitch, sexiste - nan, nan, nan, pas son genre...) Quant au personnage de Grant qui finit toujours par s'en sortir, il a tout de même (au cours de cette « passion amoureuse » ? Mouais, c'est pas forcément l'expression dont j'userais) tout du parfait mufle : il ne confie jamais rien à sa femme, incapable qu'il est de lui faire la moindre confiance ; lorsqu'il le fait, ce n'est qu'acculé dans ses derniers retranchements, pour éviter la séparation ; Grant a beau user de tout son charme et de son sens de la répartie, il incarne bien le parfait mâle imbu de soi qui n'aime pas réellement sa femme (ou qui prend conscience de son existence... ce qui est pire) que lorsqu'elle annonce vouloir le quitter. Hum… Dommage que la charge sur ce personnage manipulateur à souhait soit là encore too much... et ce d'autant que, d'autant que... finalement, tout est bien qui finit bien ce qui forcément décevant pour un film noir... Mais restent la scène du lait (brrrrrr) et une histoire fantastiquement bien tournée - à défaut en effet de multiplier les petites trouvailles. (Shang 11/06/19)

vlcsnap-2019-06-11-16h21m36s523

sommaire hitchcockien complet : clique avec ton doigt