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Décidément pas lésé sur la marchandise avec ces trois oeuvres d'Imamura signées au début des années 60. On retrouve une nouvelle fois la trajectoire d'une femme, marquée par des antécédents peu favorables - une sorte de malédiction héritée de sa grand-mère -, qui va peu à peu éclore de son cocon. Même si Imamura se permet quelques flash-back (surtout au début) et une poignée de séquences oniriques d'une grande beauté (la femme qui disparaît dans une nuit sans fin, magique), le film demeure, narrativement, beaucoup plus simple dans sa construction et sa linéarité que La Femme Insecte. Il y gagne en clarté et même si la fin se fait un peu trop démonstrative - l'héroïne, dont on finit par reconnaître le statut d'épouse au sein de cette famille qui la conchie -, on est une nouvelle fois baba devant le parcours de cette femme de plus en plus combative, d'autant que la forme est remarquable : Imamura trouve des angles absolument impossibles pour s'approcher au plus près des corps - superbes variations sur les gros plans notamment - et distille quelques notes de musique toujours au bon moment pour faire monter la pression ou souligner l'incongruité d'une situation.

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Ridiculisée par sa belle-mère, traitée comme un pot de confiture par son mari, la rotonde Sadako (impressionnante Masumi Harukawa, qui, c'est presque une habitude dans les films d'Imamura, campe remarquablement son personnage sur toute la longueur) pense parvenir au fond du trou lorsqu'un cambrioleur s'introduit chez elle alors qu'elle est toute seule : ce dernier ne se contente pas de la menacer de son couteau pour lui piquer sa thune, il ne tarde point à céder à l'appel de ses formes dénudées et abandonnées et la viole. Dans un décor qui fait étrangement penser à celui de La Bête Humaine de Renoir - une cahute proche d'une ligne de chemin de fer (les pulsions amoureuses des individus et les nombreuses séquences infernales dans le train renforçant, par la suite, cette impression) -, Sadako se retrouve comme une âme en peine et projette même de se suicider, en se jetant sous une locomotive. Au dernier moment, pensant à son gamin qu'elle laisserait derrière elle, elle interrompt ce geste fatal - le ralenti sur l'action étant au passage relativement impressionnant.

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A la suite d'une sorte de déclic, elle va peu à peu s'efforcer de moins en moins subir sa destinée. Si auprès de son mari, personnage mollasson et affable qui entretient une liaison depuis dix ans avec une collègue bibliothécaire binoclarde et qui continue impunément d'assouvir en elle ses envies sexuelles sans vraiment lui demander son avis, Sadako semble se révéler peu à peu à elle-même au contact de ce cambrioleur; ce dernier est tombé passionnément amoureux de sa victime (les séquences où il se traîne littéralement à ses pieds) et Sadako éprouve envers lui un étrange sentiment, entre répulsion et attirance non avouée. Il y a entre autres cette sublime scène du train - double travelling latéral en plan séquence qui suit les deux individus montant dans le train avant de repartir dans l'autre sens au départ du train - où les deux personnes s'affrontent lors d'un étrange corps à corps pouvant aussi bien les faire basculer vers la mort que vers l'union : Imamura filme magistralement cette séquence d'une tension quasi hitchcockienne.

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Sadako ne sait plus vraiment comment se défaire de ce personnage encombrant mais dont l'amour semble provoquer en elle quelques éclairs de lucidité quant à sa situation "maritale" (elle n'est d'ailleurs point mariée "officiellement"): prenant de plus en plus d'initiatives, elle se rend ainsi compte que son gamin n'est pas déclaré sous son nom et va se battre contre la famille de son mari pour retrouver ses droits. Imamura ouvre quasiment son film sur deux souris dans une cage (on pourrait forcément y voir une transposition de la situation de Sadoko) et le clôt sur cette image troublante, déjà montrée au cours du film, d'un ver à soie remontant sur le haut de la cuisse d'une Sadoko qui l'attire avec une feuille : cette dernière a-t-elle appris à "apprivoiser" les pulsions sexuelles masculines ou tout simplement à prendre en main son destin jusque là larvaire (des insectes et des métaphores... hum), n'empêche que son parcours chaotique lui a permis d'avancer sur la voie de l'émancipation, de distinguer en quelque sorte le bout d'un long tunnel de soumission. On pourrait finir par souligner une nouvelle fois l'originalité des prises de vue d'Imamura qui nous fait pénétrer - le mot est fort... disons alors simplement "percevoir" - l'intimité de ce corps féminin et de cette âme perturbée comme un entomologiste qui s'amuserait à varier les angles de prise de vue de sa découverte, sous un microscope. Du bel art cinématographique nippon. Hip hip Imamura! (Y'avait aussi c'est Shoheitte mais ça rend moins)      

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