Mon camarade a fait il y a peu l'intégrale Méliès, je me devais de répondre avec ce cousin tchèque éloigné, qui a utilisé l'animation dans toutes ses possibilités. Artisanat, surréalisme, ancrage dans l'enfance, humour, et dans le même temps satire politique vigoureuse, attirance pour le gore et le crade, et propos souvent très sombre : il y a tout dans ces petits films étranges, qui ont de toute évidence dû inspirer des grands barjots comme Tim Burton ou David Lynch. Pointu et nécessaire.

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Trucage_de_Mr_SchwarzwaldCa commence très fort avec Le Dernier Trucage de Mr Schwarzwald et de Mr Edgar (Poslední trik pana Schwarcewalldea a pana Edgara - 1964), qu’on croirait directement sorti du cerveau d’Alfred Jarry. Ancré dans un surréalisme pur jus, ce petit film nous montre un duel au sommet entre deux magiciens qui se tirent la bourre : et je te sors un violon de ma tête, et ben puisque c’est ça moi je te fais danser une chaise, ah oui eh ben tiens je m’arrache la tête. C’est rigolo, mais c’est en même temps délicieusement mortifère, à cause de ces têtes en bois plantées sur des corps trop petits pour elles, qui donnent un aspect effrayant de fixité et d’insensibilité à ce combat de coq. En plus, la musique stridente et déstructurée ajoute à la gêne étrange ressentie devant ce film barré qui mêle animation à l’ancienne (on est proche de l’hommage à Méliès) et théâtre décadent. Un style est planté, et ce dès le premier film. Chapeau.

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BachPlus directement expérimental, J.S. Bach : Fantaisie en sol mineur (Johann Sebastian Bach : Fantasia G-moll - 1965) n'en est pas moins barjot : un homme étrange monte les marches d'un escalier glauque, on pense qu'on est dans un polar à l'ancienne. Mais, après s'être fourré une pomme dans la bouche (hein ? oui, moi non plus je sais pas) il attaque la Fantaisie de Bach. Le film vire alors de bord, et on assiste à une sorte de symphonie visuelle pour "huis et murs pourris" du meilleur effet. Les cloisons se trouent, les grilles des fenêtres se nouent, on est dans la poussière et le salpêtre, tout respire la joie de vivre la plus totale. Difficile de savoir ce que le bon Jan avait en tête ; on se dit que c'était peut-être une ode à la puissance d'évasion de la musique, puisque les cloisons se fissurent au final sous les notes de Bach. Mais c'est pour ouvrir sur d'autres cloisons encore plus glauques, donc non. Sacré rigolo, le Švankmajer.

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Sans_titre1Jeux de Pierres (Hra s kameny - 1965) renoue avec une certaine fraîcheur : toutes les heures, une pendule déclenche un savant dispositif d'engrenages ; on voit alors quelques cailloux tomber dans un seau et faire la fête comme des fous sur une petite musique enfantine. Švankmajer se laisse aller à une jolie contemplation des possibilités de l'image par image, et adjoint à cette technique un amour pour les choses simples qui fait mouche. Son film ressemble à ces ateliers de peintre bordéliques où on trouve des galets à tous les coins de la pièce, de toutes les formes et dans tous les états. C'est charmant comme tout, artisanal dans le sens le plus modeste du terme. Si le gars arrive quand même à finir sur une note relativement macabre (un tas de pierre, une pendule qui continue son tic-tac éternel, et un mécanisme cassé), ce court est un joli moment de petits gadgets naturels.

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Sans_titre2On commence à bien saisir le style-Švankmajer avec La Fabrique de petits cercueils (Rakvickarna - 1966) : un mélange de candeur enfantine et de satire morbide qui fait un effet boeuf. Ici, c'est un petit théâtre de marionnettes traditionnelles qui vire au film gore. Deux pantins marchandent un hamster impassible ; incapables de se mettre d'accord, ils vont se massacrer à coups de maillet et s'enterrer l'un l'autre dans un petit cercueil affreusement rococo. On ne sait pas trop si le frisson qui grimpe le long de l'achine est dû au délicieux humour satirique de la chose (teinté d'ailleurs d'un aspect étrangement contemporain, avec ces inserts de pages de journaux mystérieux) ou à l'horreur larvée qui se cache derrière la farce. C'est dérangeant à mort et pourtant mignon comme tout, un peu comme un théâtre de guignol qui serait filmé par Romero. L'esthétique du gars s'affine de plus en plus, en même temps que sa technique de plus en plus précise, et il n'oublie pas au passage de soigner son montage, mélange de gros plans violents et de plans d'ensemble hystérique. Un film pour enfants reservé aux plus de 18 ans.

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Sans_titre3Moins amoureux de Et caeterea (Et cetera- 1966) qui reste un peu au stade de l'embryon d'idée. Si on était clairement dans le surréalisme jusqu'ici, cette petite expérience se rapproche plus des dessins-bâtons de Michaux ou des premières expériences du cinéma au début du siècle, bien que le film s'appuie sur de vieilles planches de dessins finement tracées. On assiste à trois petites scènes répétitives et sans fin : un homme vole, un homme dompte une bête, un homme s'enferme dans sa maison ou s'en retrouve exclu. Bon, et caetara, comme dit le titre. C'est amusant, mais on dirait une esquisse plus qu'un film fini. Le côté artisanal du bonhomme est encore une fois attachant, dans ce côté "je garde tout, des fois que ça me serve pour faire un petit film" ; à part ça, rien à signaler.

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Sans_titre4On reste dans les planches de sciences nat avec Histoire naturelle (Historia Naturae, Suita - 1967), échevelé montage qui nous présente savamment chaque catégorie d'animal (reptiles, poissons, insectes, mammifères, ...) avant de terminer systématiquement sur un homme qui les dévore dans un déglutissement peu sexy... avant de s'engloutir lui-même dans un dernier repas macabre. La grande qualité de la chose, plus que cette satire ricanante, c'est les jeux d'animation auxquels Švankmajer se livre pour tenter de rendre compte du règne animal. Squelettes, petits tableaux, planches de dessins, gros plans sur des détails de physionomie, tout est mélé à un rythme effarant qui épouse parfaitement la musique bondissante du film. Le film est très beau dans sa forme, impressionnant dans la somme d'images qui nous arrive dans la rétine, comme un bouillonnement de formes étranges qui finissent par constituer un carnaval des animaux légèrement effrayant. Je crois que je n'aimerais pas habiter dans la tête de Švankmajer.

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Sans_titre5Le bougre passe à la vitesse supérieure avec Le Jardin (Zahrada - 1968), film absolument renversant dans son maniement de l'étrangeté à la limite du fantastique. Hyper-tchèque dans le fond et dans la forme (Polanski aurait pu signer ce film), c'est la première incursion de Švankmajer dans un cinéma qui ne soit pas complètement d'animation. Il y a des acteurs et un filmage plutôt "traditionnel", mais la technique habituelle fait des apparitions férquentes (le génie des gros plans montés à toute vitesse, et qui rendent bizarres le moindre motif, bouche, oreille, bouton de manchette...). Quant à la trame, jugez plutôt : un bourgeois invite un pote dans sa propriété pour lui faire admirer son jardin ; mais pour y parvenir, il faut franchir une "clôture humaine" constituée de pauvres bougres qui se tiennent la main sous le regard méprisant du maître des lieux. Comment ça marche ? simple : faire alterner "un ingénieur/un boucher/un ingénieur", annonce fièrement le proprio. Je me trompe peut-être, mais il y aurait là-dessous une allégorie politique légèrement caustique et rentre-dedans que ça ne m'étonnerait pas. Dans le doute, les politiques de l'époque ont interdit le film pendant 20 ans, et je serais un dirigeant anti-démocrate, je crois que j'aurais fait pareil. Entre fable à la Kafka et fantastique à l'ancienne, ce petit chef d'oeuvre de maîtrise est dérangeant et brutal sous des dehors de politesse feutrée.

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Sans_titre6L'Appartement (Byt - 1968) reste dans cette veine surréalistico-fantastico-poético-politique : un homme est enfermé dans un appartement où chaque élément va se liguer contre lui : une cuillère percée pour manger la soupe, un oeuf dur qui disparaît dans les murs, des tableaux qui ne veulent pas rester droits, des poignées de portes qui restent dans les mains, une ouverture sur l'extérieur gardée par un gant de boxe mécanique... Notre gars va de déconfiture en déception, toujours sur un rythme frénétique fait de gags morbides et d'impulsions picturales superbes (Magritte est cette fois de la partie), jusqu'à se heurter à un dernier mur sur lequel il n'aura plus qu'à inscrire pitoyablement son nom au milieu de centaines d'autres. C'est pas gai et c'est drôle en même temps, ça touche à la substance des cauchemars, c'est puissant et minuscule. Encore une fois remarquable, encore une fois interdit pendant des années. Pas rigolos, ces dictateurs.

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Sans_titre7La technique se perfectionne indéniablement avec le génial Pique-Nique avec Weismann (Piknik s Weismannem - 1969), qui manie le gag morbide avec un sens impeccable de la chute et des ambiances. Dans une campagne reposante, au son de chansons poussiéreuses, des objets s'offrent une récréation champêtre, livrés à eux-mêmes : un ballon se gonfle tout seul, une chemise prend des poses allanguies sur un fauteuil en osier, des pièces d'échec s'animent, etc. On pourrait croire à un simple amusement technique (par ailleurs parfaitement réussi), si qualques éléments étranges ne venaient subtilement troubler la fête : un caillou qui tombe sur le disque, une pièce d'échec qui manque, quelques images fugaces d'êtres humains sépia, et surtout cette intrigante pelle qui creuse laborieusement un trou dont on ne voit pas le but. La révélation finale est énorme, ce serait criminel que de vous la dévoiler. Moins directement politique (quoique...), ce film est un bijou d'ambiance et de tenue : sur 10 minutes de vide, Švankmajer arrive à nous tenir en haleine comme dans un film d'horreur. C'est hilarant et totalement affreux.

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Sans_titre8Beaucoup plus mystérieux, Une semaine tranquille à la maison (Tichý týden v dome - 1969) utilise une nouvelle technique, ou plutôt un mélange de deux techniques très étranges : d'une part, pour les prises de vue "réelles" un noir et blanc hyper crasseux et un montage épileptique fait de mouvements souvent flous, de gros plans effarants, de rayures d'images ; d'autres part, pour les parties animées, un bizarre "brossage" des images, qui donne une impression de ralenti et de superpositions qui donne son lot d'inquiétude et de mystère. Pour le scénario : un type pénètre dans une maison, et y passe une semaine ; tous les matins, il creuse un trou dans la cloison et observe les objets de la pièce voisine construire d'eux-mêmes des tableaux à la Bacon (une langue qui lèche la vaisselle sale avant d'être broyée et transformée en vis, des pigeons qui se font écrabouiller, une chemise qui crache une flaque d'eau, que du vraissemblable). Le 7ème jour, il branche une bombe dans la maison et s'enfuit... Mmmmm... Allégorie de la création du monde ? Incitation à la révolte face à un monde extérieur de plus en plus hostile ? Eloge de l'isolement ? Ou simple gag macabre travaillant sur le malaise induit par ces tableaux dérangeants ? J'avoue que...

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Sans_titre9Švankmajer s'attaque au documentaire avec L'Ossuaire (Kosnice - 1969), une traversée de l'enfer tout simplement : le gars visite un ossuaire en Tchéquie, super impressionnant tas de crânes et de tibias érigés en cathédrale dantesque. Le lieu en lui-même a l'air déjà bien flippant, mais alors quand Švankmajer y ajoute son filmage saccadé (les inserts horribles sur les trous des yeux longés par des escargots), ses travellings fascinés et sa musique expérimentale glauque, on est en plein dans un Carpenter. C'est absolument glaçant, privé du moindre humour ou du moindre sens ; juste une façon de poser son spectateur face à la mort avec une frontalité effarante. Une expérience que je ne vous conseille pas forcément.

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1Difficile de vous dire ce que je pense de Don Juan (Don Sajn - 1970), étant donné que j'ai pas été foutu de trouver des sous-titres et que mes compétences en tchèque sont assez discutables. Je me contenterai donc de dire qu'au niveau technique, c'est encore une fois une tentative franchement réussie : Švankmajer utilise la bonne vieille marionnette à fils, mais, fidèle à sa passion pour les objets en "auto-gestion", il leur enlève ce qui est censé les animer : le manipulateur. Les fils ne se tendent jamais, alors que les mouvements des personnages sont très fluides, ce qui donne une impression étrange de monde parallèle. En choisissant de costumer des acteurs en marionnettes, il leur confère une âme inquiétante. Et puis il y a cette idée de filmer le théâtre de marionnettes comme si c'était la réalité, avec des gros plans, des changements de décors constants (même en milieu naturel), une savante mise en scène de l'espace. Côté causticité, le gars est toujours dans la place également, notamment sur la mort des personnages, traitée frontalement : ce pauvre Commandeur se retrouve même avec son visage coupé en deux dans le sens de la longueur, dévoilant le bois brut sous le masque.

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vlcsnap_64528 Ensuite, ô stupeur : un film JOYEUX de Jan Švankmajer ! Attention, hein, quand je dis joyeux... il y a encore, quand même, des poupées qui mangent des membres d'autres poupées, des soldats qui meurent par milliers, des pommes pleines de vers. Mais il n'empêche que Jabberwocky ou les vêtements de paille d'Hubert Paglia (Zvahlav aneb Saticky Slameného Huberta - 1971) est beaucoup plus positif que les autres. On y assiste à l'animation d'une chambre d'enfant, chaque joujou étant pris de mouvements irrépréssibles et en profitant (je crois) pour illustrer quelques hauts faits de l'Histoire adulte (guerres, esclavagisme, et autres). De temps en temps, un chat noir vient bousiller ce tableau plein de vie et de mort, et on se perd dans un labyrinthe compliqué ; mais, au final, la sortie enfin trouvée, le film éclate de joie et d'une insolence rigolote. Peut-être un peu déjà vu dans la forme, mais un fond un peu plus apaisé qui fait du bien.

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2Magnifique objet que Le Journal de Léonard (Leonarduv denik - 1972), simple jeu sans vraies conséquences sur les dessins de Da Vinci. En prolongeant par l'animation les mouvements induits par ces dessins, et en leur opposant alors des prises de vue réelles sur la lourdeur de nos contemporains, Švankmajer réalise un petit bijou drolatique qui contient par ailleurs une très belle poésie. Les humains, en hiatus vis-à-vis de la grâce ou de la douceur des dessins du maître, apparaissent comme des pantins ridicules : le sport notamment en prend pour son grade, mon camarade Shang aurait sûrement une moue de dégoût. Ce qui est beau pourtant, c'est ce montage vraiment millimétré, et cette façon de montrer le monde comme un écheveau de mouvements en relation les uns par rapport aux autres. Un simple essai sans vrai propos (ou alors je ne l'ai pas vu), mais un petit moment drôle et cruel.

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vlcsnap_162172Une pause de 5 ans avant de réaliser Le Château d'Otrante (Otrantský zámek - 1977), et on se demande un peu pourquoi : c'est son film le moins bon, malgré la sincérité de son sujet (c'est un hommage aux chercheurs un peu fous qui s'accrochent à des légendes et des rêves). Il s'agit donc d'un faux documentaire sur un gars persuadé qu'il s'est passé des trucs de folie dans un château en ruines : un géant qui attaque des damoiselles et des chevaliers couillus qui défendent icelles. On suit les fouilles passionnées du zigotto, et en même temps Švankmajer se livre à des petites reconstitutions animées à base de gravures à l'ancienne. Bof bof bof, ce n'est ni très joli ni passionnant dans le sujet, et ce n'est pas le petit gag de la fin qui réussit à nous ôter cette impression de film inutile...

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vlcsnap_189610... qui se poursuit d'ailleurs avec La Chute de la maison Usher (Zánik domu Usheru - 1981), qui, sur le papier, est plutôt une bonne idée, mais qui donne au finla un film assez conventionnel. C'est bien le comble pour une adaptation de Poe. L'idée, bonne au demeurant, c'est de filmer l'histoire sans acteurs, en montrant uniquement cette maison hantée par ses murs, ses pièces vides, ses objets abandonnés. Fidèle à ses inspirations, Švankmajer contemple les choses s'animer d'elles-même, avec une nette préférence pour les sols qui se craquellent en sortes de tas de boue peu sexy. Mais la voix off, sentencieuse, souligne trop l'ensemble, et l'idée ne tient pas sur 15 minutes. On s'ennuie ferme, malgré les derniers plans très impressionnants (un oiseau qui meurt et se décompose en quelques secondes).

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3Heureusement, le Jan revient bien vite à des trésors après cette période floue : Possibilités du dialogue (Moznosti dialogu - 1982) est une tuerie. 3 conversations qui partent en vrille : l'une entre créatures qui se dévorent les unes après les autres pour finir par créer un être humain vomissant en circuit fermé (!) ; une entre un couple d'abord follement amoureux avant que l'enfant viennent les faire se déchirer ; et une dernière où deux messieurs honorables ont du mal à accorder leurs discours (si l'un sort un taille-crayon et l'autre un tube de dentifrice, difficile). C'est sûrement simpliste dans le propos, mais moi j'aurais plutôt tendance à appeler ça "punk" : violent, insolent, et absolument fendard, ce petit film est en plus rempli d'idées visuelles excellentes, entre hommage aux maîtres (Rodin ou Arcimboldo) et manifeste sarcastique. Un des plus grands Švanky, si je peux me permettre.

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4On continue dans l'excellence avec le flippant Dans la cave (Do pivnice - 1982), un film qui laisse un peu de côté l'animation (même si ses rares utilisations sont parfaites) pour se concentrer sur une petite fille obligée de descendre à la cave chercher quelques patates. Mélange de Poil de Carotte et de Alice, cette fillette va rencontrer dans cet enfer gardé par un chat noir toutes les terreurs enfantines : pédophile glauque, objets inquiétants, voisine crasseuse, enfants battus, bruits mystérieux... tout se ligue contre elle, y compris les patates qui refusent de rester dans le panier. C'est souvent rigolo, parce que la gamine est mignonne comme tout et très expressive, et parce que les idées sont poétiques malgré l'aspect sombre prédominant. Mais dans les derniers plans (Švankmajer sait décidément très bien terminer ses films), on touche à une détresse terrible, et cette petite blague fantastico-absurde vire au portrait d'une enfance brisée. Dans la Cave touche en tout cas quelque chose d'assez indicible dans le monde de l'enfance, et le fait avec un respect et une subtilité parfaits.

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5Retour aux ambiances délétères d'Edgar Poe avec Le Puits, le Pendule et l'Espoir (Kyvadlo, jáma a nadeje - 1983), adaptation de la plus belle nouvelle du gars, l'histoire d'un condamné à mort pris entre un pendule qui se balance et s'approche de lui et un puits profond et plein de rats. Le huis-clos est total bien sûr, d'autant que Švankmajer s'applique à nous montrer toute l'horreur du dispositif punitif par les seuls yeux du prisonnier. La caméra subjective nous fait plonger dans cette ambiance avec beaucoup de force, et les bruits grinçants et feutrés adjoints à cette mise en scène impressionante ajoutent une petite touche supplémentaire de glauque. La fin (visiblement prise chez Villiers de l'Isle-Adam) est assez mystérieuse, mais pour le reste, on arrive presque à toucher du doigt la fatalité et l'emprisonnement. Le gars qui fera une thèse sur le thème de l'enfermement chez Švankmajer peut faire fortune.

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6On n'attendait pas Švankmajer dans le domaine du clip, et c'est pourtant chose faite avec Another Kind of Love (Jiny drush lasky - 1988), réalisé pour une chanson pop oubliable de Hugh Cornwell (qui ça ? Hugh Cornwell). Saluons le courage d'icelui, qui a quand même fait appel à l'auteur le plus morbide du moment , et qui ne pourra donc jamais se servir de ce petit film pour draguer : on le voit se métamorphoser en monstres bizarres ou contempler ses chaussures tirant une langue humide, ou fusionner tellement avec sa belle (un mannequin tout blanc issu d'une boule de pate à modeler) qu'il en devient un mutant aux yeux multiples. Bon, comme tous les clips, c'est privé de fond, mais ça donne 3mn30 déconnectées de toute référence dans le genre, et ça permet à Švankmajer de tester cette sorte de morphing artisanal entre un vrai acteur et des sculptures de glaise. Inquiétant et en-dehors de tout : s'il y avait plus de clips comme ça, je regarderais peut-être enfin MTV.

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7Décidément, le gars semble avoir un problème avec le sport. Après les ridicules poses du Journal de Léonard, Jeux virils (Muzné hry - 1988) enfonce un peu plus le clou, et ce dans tous les sens du terme : on y assiste à un match de foot virant au film d'horreur, où les points sont marqués à chaque fois qu'on arrive à dézinguer la tête de l'adversaire. Un téléspectateur impavide, qui se projette dans chaque joueur et même dans l'arbitre, contemple ce jeu de massacre, qui se terminera d'ailleurs dans son propre appartement. C'est hilarant et immonde à la fois, tant l'invention est constante pour ce qui concerne les assassinats : à chaque nouveau mort, Švankmajer invente un nouveau raffinement (on zigouille à coups de tire-bouchons, de balayette, de moules à gâteau, de train électrique...), de plus en plus affreux, et l'utilisation de la pâte à modeler pour rendre encore plus gore ce match est parfaite : pas de sang, juste des visages déchirés, éclatés, écrasés, comme un gros gag de mauvais goût qui dessine en creux un portrait humain guère reluisant : indifférent, crade et hypnotisé. Un Tex Avery tchèque et politique ? je prends...

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8Viandes amoureuses (Zamilované maso - 1989) dure 1 minute en tout et pour tout, et franchement, c'est ce qu'on appelle une éxecution en règle. Deux tranches de barbaque vivent une histoire passionnée (rencontre, dragouille, tango, hop je te jette un peu de farine pour rigoler, et au lit) avant de se retrouver dans la poële. Tout Švankmajer est dans cette minute : humour, horreur, montage serré, sens du décalage. Impayable.

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9Autre variation sur la Genèse et la construction de l'Homme, Obscurité, Lumière, Obscurité (Tma/Svetlo/Tma - 1989) est à nouveau un gros gag dérangeant. Dans une minuscule pièce soudainement éclairée, un être humain va se construire, pièce par pièce, d'abord les mains, puis les yeux, puis la tête, etc. en passant par une bite à laquelle il faut lancer de l'eau fraoide pour qu'elle rentre dans la pièce. Une fois l'homme totalement fini, il s'avère que le monde est beaucoup trop petit pour lui. Dans un dernier effort, il retourne à l'obscurité. La technique d'animation est à son summum, ce qui permet à Švankmajer de préciser la fluidité des mouvements. Plus ça va, plus ses films ne sont plus consacrés qu'à une seule idée, visuelle souvent, débarrassés de leurs fonds sociaux, métaphysiques ou politiques ; tant mieux : on y gagne en concision et aussi en frontalité. Ce petit film est simplissime et très rock'n roll, cultivant encore une fois un goût étrange pour les abats et la déconstruction des corps. Je parlais de Lynch et de Burton comme les possibles héritiers de Švankmajer ; il y aurait peut-être aussi Cronenberg à ajouter à la liste.

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01Un petit sketch de 30 secondes ensuite, Flora (1989), qui nous montre une sorte de créature faite de légumes et de fruits (Arcimboldo is back) agoniser sur un lit, incapable d'atteindre le verre d'eau posé sur la table de nuit. Les gros plans serrés cadrent de la décomposition, de la pourriture, toute une palette de couleurs qui se fondent les unes dans les autres. Il doit y avoir un discours écolo dans ces quelques plans furtifs et glaçants (soulignés par des sons urbains), mais c'est un peu trop rapide pour vraiment êre efficace.

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02Sous-titré "un travail d'agit-prop", La Fin du stalinisme en Bohême (Konec stalinismu v Cechach - 1990) est effectivement le film le plus directement politique de Švankmajer. Je suis assez peu au fait de l'histoire de La Tchécoslovaquie, et la plupart des symboles m'a donc échappé, mais disons que c'est une histoire du stalinisme depuis la fin de la deuxième guerre jusqu'à la chute du mur. Švankmajer ne s'embarasse pas de pincettes pour montrer comment une dictature donne naturellement naissance à une autre dictature. On ouvre un buste de Staline au scalpel pour donner naissance à un autre buste de dirigeant, qui va déclencher les mêmes violences. L'animation, très éclectique techniquement, sert superbement la frontalité du propos, notamment dans cette foule de petits soldats façonnés dans la terre, qui finissent pendus pour revenir dans la terre et servir de base à de nouveaux soldats. Très dynamique, ce film est enfin libéré du poids de la censure et Švankmajer se laisse donc aller pleinement à une satire remplie de colère qui fait du bien.

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03Enfin, Nourriture (Jídlo - 1992), dernier court-métrage à ce jour, revient à du pur gag horrible. 3 parties (petit-déjeuner, déjeuner et dîner) qui nous montrent des hommes en proie avec leur fringale, tout en parlant en creux de domination de l'homme par l'homme à travers le prisme de la nourriture. Peut-être un peu longue, la première partie joue sur l'éternel recommencement (autre thème récurrent chez Švankmajer) avec des hommes qui abusent de leurs congénères, les transformant en machine distributrice de bouffe ; la deuxième partie, la meilleure, voit se dérouler un duel entre riche et pauvre autour d'une table de resto ; la dernière est un tableau du cannibalisme camouflé sous les bonnes manières. C'est encore une fois réjouissant tant c'est punk, c'est parfaitement cradingue et plein de bruits visqueux : le bon Jan termine sa carrière de courts par un détour chez Ferreri, point final d'une série impressionnante de films pleins courage et de tenue.