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Incontestablement un de mes cinq ou six films préférés de tous les temps, Les Parapluies de Cherbourg déclenche à chaque vision (et je dois en être au moins à une douzaine) des torrents de larmes. Phénomène qui se déclenche chez moi, puisque j’en suis aux confidences intimes, à chaque fois que la note juste est là, à chaque fois que la Beauté apparaît toute nue (même effet par exemple, quand je lis Andromaque de Racine ou que j’écoute le concert à Köln de Keith Jarrett). Depuis la première jusqu’à la dernière image, le film est splendide, profond, bouleversant, d’une vérité totale en même temps que d’un désespoir ravageur. Pour moi, toute la douloureuse histoire de l’Amour se tient dans ces 90 minutes incandescentes, et jamais un autre cinéaste n’aura touché d’aussi près ce qui fait la trivialité du sentiment amoureux et la douleur de la séparation.

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les_parapluies_de_cherbourg_1963_referenceOn assiste à la découverte de l’amour par une jeune fille et un jeune garçon, tout deux se frottant avec fracas à la désillusion et à la rigueur de la vie. Elle, convaincue de l’éternité du sentiment amoureux, va se rendre compte que tout ça n’était que du flan, et devenir une femme (entendre une bourgeoise légèrement triste) en faisant une croix sur ses idéaux de jeunesse. Pour elle, le sentiment s’efface, et elle en fait son deuil, amèrement mais irrémédiablement. Lui, fougueux et déjà mélancolique dès le début du film, va découvrir la même chose, mais s’accrocher à cette conviction que l’amour ne peut pas mourir quand il est si fort : il retombera bien durement sur terre en se rendant compte que la vie est une chienne qui piétine tout ce qui est beau. Entre ces deux sentiments (la puissance du premier amour et la désillusion de l’âge adulte), la guerre d’Algérie, lointaine et jamais montrée que par le biais des corps qui s’affaissent, et des regards qui ne se Sans_titrerencontrent plus. C’est d’une justesse totale, cette dissection du romantisme des premiers amours, ce constat terrible de la vanité de toute chose. A travers quelques lignes de dialogues simplissimes (« Pourquoi l’absence est-elle si lourde à supporter ? Pourquoi Guy s’éloigne-t-il de moi ? Moi qui serais morte pour lui, pourquoi ne suis-je pas morte ? », se demande Geneviève avec la naïveté de qui découvre la vie), se dessine là tout ce qui fait l’horreur de l’existence. Naïf, Demy ? Laissez-moi rire.

La mise en scène est au-delà du génie : la caméra est sans cesse mobile, comme portée sur un nuage, et tourne autour des couples comme une valse, pour mieux en traquer les rapports déjà biaisés. Le premier plan, sublime panoramique qui prend d’abord Cherbourg vu de loin pour venir cadrer les pavés en plongée et les parapluies qui apportent une touche de couleur sur la grisaille ambiante, met immédiatement dans le bain. Il va s’agir d’ « en-chanter » la vie, tout en en montrant la laideur. Ensuite, ce seront de somptueux travellings qui 6393716_e95969d9a1cadrent sans cesse les personnages dans leurs relations aux autres, comme ce mouvement qui cadre Deneuve dans sa boutique, avec Guy en fond, puis suit le couple en parallèle jusqu’à la disparition du jeune homme ; comme ce travelling arrière lors de la fameuse scène des adieux, légèrement moins rapide que le train qui éloigne les amants, jusqu’à ne montrer que la jeune fille en minuscule qui quitte l’écran irrémédiablement ; comme la virtuosité du montage, qui montre presque en un seul mouvement l’annonce du départ de Guy puis la séparation ; comme ce fluide travelling sur la voiture de Roland Cassard qui vient briser l’axe qui relie Geneviève et Guy… Mais j’adore surtout ces gros plans avec des regards francs vers la caméra, qui nous donnent droit à une déclaration d’amour directe de la part de Deneuve (« Vous êtes mon roi », dit-elle en plantant son regard droit dans celui du spectateur, et j’ai failli m’évanouir). Il y a aussi ce monologue de Roland Cassard, amené par un zoom infiniment subtil, et qui replonge subitement, au détour d’un plan, dans le Nantes de Lola, mais ici en couleurs, belle idée qui tisse des liens dans la filmographie de Demy.

Le travail sur la couleur est bien entendu admirable, c’est une vraie palette thématique qui épouse parfaitement la musique, des robes presque fluos de Deneuve jusqu’à celles (de la même couleur mais beaucoup plus pastel) de la sage Madeleine, des murs rouges du magasin de parapluies au blanc immaculé qui accompagne les arrivées de Roland. La métamorphose de Geneviève, depuis le rose flashy des premières scènes jusqu’au bleu-roi de sa les_parapluies_de_cherbourgmaturité et au noir du deuil, est à elle seule tout un poème. La maîtrise est partout, du point de vue formel. L’écheveau des thèmes musicaux, très complexe sous une simplicité apparente (il y a finalement peu de thèmes différents), est à l’unisson de cette intelligence (Cassard qui vole petit à petit la mélodie de Guy, et reproduit la scène de déclaration d’amour à l’identique). Tout est au service de la pure émotion, quelque chose d’absolument indicible qui fait que Demy touche du doigt ce qui fait l’éternité du Cinéma : filmer un sentiment.

Si vous n’êtes pas encore achevés après ce catalogue de génie pur, il vous reste la dernière scène pour vous assommer définitivement. Un couple séparé par la vie qui se recroise par hasard, et qui ne trouve à se dire que « Et toi, ça va ? / Très bien », un plan fixe qui met une petite fille entre les deux ex-passionnés, un dernier regard sous la neige, puis un travelling arrière sublimissime qui laisse ces deux pauvres êtres perdus à leur morne destin. Les Parapluies de Cherbourg, c’est tout ce qu’on est en droit de demander au Cinéma. A revoir toute sa vie.

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