Incontournable, indispensable, révolutionnaire, inoubliable, Twin Peaks est définitivement La série.

ScreenCap2

Ce qu'il y a de plus remarquable dans cette saison 2 (qui compte tout de même 22 épisodes contre 8 pour la première), c'est que l'intrigue - le meurtre de Laura Palmer -  est résolue au bout de 10 épisodes et que la série continue comme si elle avait su créer sa propre existence, en dehors de toute logique commerciale. La découverte de l'assassin n'est finalement point en soi une conclusion, le héros de l'histoire restant définitivement le petit monde de Twin Peaks. Si on se rend compte que le nombre de décors est particulièrement limité (le commissariat, l'hôtel de Ben Horne, the RoadHouse, One-eyed Jack, quelques apparts...), les personnages sont quant à eux plus passionnants, troubles et loufoques que jamais; c'est le vrai miracle de la série: sous des apparences assez déjantées chaque caractère est d'une crédibilité totale, même quand il part soudainement en live. Ils donnent véritablement corps à cette série, et l'on serait à peine surpris de tomber un jour sur la ville de Twin Peaks avec ces mêmes acteurs au détour d'un petit chemin...

protectedimage3

On pourrait ajouter à la liste de personnages frappés ou tordus - ou tout simplement attachants... - de la première saison: Nadine (à l'oeil de corsaire) qui après une tentative de suicide rajeunit de 15 ans et se retrouve dotée d'une force surhumaine (définitivement hilarante), Ben Horne qui pète soudainement un cable et se met à recréer la guerre de succession en faisant gagner le Sud, son frère Jerry, toujours surexcité et avec la banane,  le deputy Andy Brennan qui a la palme de la scène la plus burlesque lorsqu'il reste pendant 2 bonnes minutes à marcher en crabe, assommé par une planche, Lucy avec sa voix aiguë et ses phrases plus longues que Proust, danseuse ravageant tout sur son passage lors de l'élection de Miss Twin Peaks, l'affreux Bob qui reste à ce jour le meilleur rôle de Jean-Hugues Anglade vieux, l'affreux Leo qui transformé en légumes sur sa chaise roulante envoie des jets de bouffe sur l'adorable Shelly, Leland Palmer qui se réveille soudainement avec les cheveux tout blancs, David Duchovny dans un rôle de travesti inimitable, David Lynch himself qui - en hommage à Truffaut dans La Nuit Américaine ? - se balade avec un sonotone ... et j'en passe, sans refaire mention du quator Shelly, Audrey, Donna et Norma sur lesquelles un homme n'aurait pas assez d'une vie pour fantasmer.

protectedimage1

Si le feu continue de marcher, c'est qu'aucun des personnages n'est à l'abri d'un coup de folie ou tout simplement d'un coup de foudre. Dans ce monde tendu comme le vieil homme grabataire qui découvre l'agent Cooper blessé, l'amour peut surgir sur un coup de baguette magique (le flirt entre Lynch et Shelly, les regards enamourés d'Audrey pour l'agent Cooper qui finit par tomber dans les bras d'Heather Graham alors que celle-là craque pour Billy Zane) et le malheur peut frapper comme un éclair au croisement d'un chemin - Laura et sa cousine Maddy, la pauvre chtite Joan Chen, les victimes torturées de l'infâme Windom Earle... Rien n'est fait d'avance et c'est sûrement tout le génie de la série qui sous une surface très sucrée (les couleurs chaudes et boisées, les femmes douces à tomber, les goûts simplissimes de l'agent Cooper et du Shérif Truman) laisse apparaître en creux une dimension d'une noirceur infinie; même si les séquences derrière le rideau rouge restent rares, celle du dernier épisode est particulièrement éprouvante; chaque apparition de Bob ou de Windom Earle avec sa vicieuse partie d'échecs fait froid dans le dos et nombreux sont les personnages - Ben Horne ou Leland - dont les rictus inquiétants laissent apparaître une bien bizarre nature humaine.

protectedimage

On pourrait pérorer encore des heures sur la musique de Badalamenti, omniprésente et essentielle - avec, là encore, à peine une poignée de thèmes qui s'imposent vite comme des ritournelles, les 6 épisodes réalisés par Lynch mais avec une équipe de réalisateurs au taquet (dont en passant Diane Keaton qui signe un épisode de toute beauté)... Il y a plus que jamais dans une série l'impression d'être totalement immergé dans un "autre" monde si loin (dans les rebondissements, la géographie) et finalement si proche du nôtre (dans la véracité, le sentimentalisme, les coups de grisou des personnages). Bref, 17 ans après, Twin Peaks n'a pas pris une ride et fait d'autant plus regretter Inland Empire à l'herméneutique confondante (pas sûr que ce film, au contraire de la série, tombe  rapidement dans l'oubli, je prend le pari, rendez-vous dans 15 ans). Voir et revoir Twin Peaks, c'est une  nécessité.   (Shang - 01/09/07)

protectedimag2e


18689234_w434_h_q80

Eh bien ma foi, à mon grand dam, je mettrai un bémol au discours énamouré de mon collègue sur cette saison 2, et un bémol de taille : après les 8 ou 9 premiers épisodes, tout ça part méchament en sucette au niveau des idées et de l'originalité, et les défauts apparaissent de plus en plus fréquemment. Certes, sur tout le début de cette nouvelle saison, on est transporté de bonheur à la vue de ces élucubrations incroyables, encore plus barrées que sur la série précédente. Les deux premiers épisodes notamment, réalisés par un Lynch en sur-forme, sont de purs chefs-d'oeuvre formels, entre un géant obscur, un petit vieux étrange qui fait 40 fausses sorties avant de s'effacer, un cheval blanc étincelant apparaissant au détour d'un plan, on ne fait que hurler au génie de bout en bout, jusqu'au dénouement (la découverte de l'assassin de Laura Palmer), qui donne lieu à une scène éblouissante. Bref, sur ces films-là, et malgré des mises en sènes diversement inspirées, on reste convaincu que Twin Peaks est bien la plus grande série qui se puisse concevoir.

1

Ensuite, donc, ça se gâte sévèrement. Lynch semble laisser tomber le projet, disparaissant d'ailleurs petit à petit de tous les postes du film : plus de réalisation, plus de production, plus d'écriture... Il ne vient pointer son nez qu'à l'occasion de son personnage de flic sourd qui ne fonctionne pas vraiment, et qui fait long feu. Et la série se ressent méchament de cette absence du maître. Plus aucune étrangeté dans les nouveaux personnages (un dandy surjoué, un méchant jamais inquiétant parce que trop fou, une blonde fatale complètement absente, une ex-nonne pâlichonne). Les nouveaux auteurs se contentent d'aligner les "freaks", là où Lynch construisait de vrais personnages, certes barrés, mais crédibles et toujours étonnants. Pire, les personnages principaux ressortent totalement délavés de cette seconde saison : Audrey Horne, jusqu'alors vénéneuse et machiavélique, devient une gentille jeune fille sans intérêt ; James Hurley se perd dans une sous-intrigue totalement bâclée et finit par être rayé corps et bien de la série ; Bobby Briggs devient responsable et concerné, horreur suprême ; Benjamin Horne, qu'on adorait dans sa vénalité et son burlesque, subit un mea culpa qui efface son caractère ; et même notre Dale Cooper perd toute son originalité en tombant amoureux. Les multiples intrigues sont toutes moins intéressantes les unes que les autres (l'histoire de James, donc, mais aussi les mésaventures de Josie et de Catherine, et surtout les hésitations de Lucy vis-à-vis de ses prétendants). Et puis côté mise en scène, c'est franchement à la limite du mauvais la plupart du temps, que ce soit dans les épisodes où les metteurs en scène s'effacent et tentent de copier le maître (les pires) ou dans ceux dirigés par des égotistes décidés à s'imposer (James Foley tente le film "jazzy psychologique" et se vautre gravement). Je reconnais que ça et là apparaissent encore de belles scènes (Andy qui fait de la spéléo dans le commissariet, c'est drôle, ou la "frankensteinisation" de Leo, habile), mais la série était indéniablement plus géniale du temps de l'affreux Bob.

2

Heureusement, Lynch revient pour un dernier salut, et réalise l'ultime épisode, absolument génialississime, histoire de montrer un peu qui est le patron. Les tâcherons qui ont réalisé les épisodes précédents ont dû en pleurer de honte. Dans ces dernières 45 minutes, on retrouve ce qui fait le génie de l'idée d'origine, et ce qui fait l'originalité renversante de Twin Peaks. Il y a notamment une scène dans une banque incroyable dans ses rythmes : Lynch se permet de ralentir presque jusqu'à l'arrêt la trame, en filmant un guichetier de 120 ans qui traverse un hall ou un employé qui apprend qu'il est papa (rien à voir dans l'histoire !), alors qu'on est tout entier tendu vers le dénouement et les aventures de Cooper. La scène de la Black Lodge est peut-être ce que Lynch a fait de plus effrayant (hurlements, lumières hyper-travaillées, violence sèche qui fait la texture des rêves). Rien que pour ces minutes-là, on ressort de cette série convaincus. Mais les producteurs ont bien fait d'arrêter la série ici, malgré les évènements laissés en plan : elle n'aurait jamais été culte sans la présence de Lynch, et commençait à prendre un peu l'eau.   (Gols - 28/10/07)

hp06