Premier plan du film : un lent travelling arrière sur des objets usuels dans un appartement pauvre (lesphoto04 cloisons bougent à mort). Un gars s'apprête à partir au taff, mais sa chaussette est trouée. Sa soeur décroche donc de nouvelles chaussettes de l'étendoir et les lui donne en souriant... Une trame aussi palpitante, ça ne peut qu'être du Ozu. Et ma foi, c'en est, et c'en est même du très bon. A partir de cet univers quotidien, voire trivial, le gars Yasujiro nous entraîne doucement vers un mélodrame bouleversant sur la pauvreté, les on-dit et le malheur social. Son scénario tiendrait sur une feuille de papier de riz, comme toujours, mais Ozu parvient à captiver totalement par la puissance de son regard sur les pauvres humains chétifs et sensibles, et par son grand zen quand il s'agit de filmer des objets.

photo05Toutes les scènes de Une Femme de Tokyo sont à hurler de bonheur : la confrontation entre la jeune femme (dactylo de jour, courtisane la nuit, plus rentable que l'inverse) et son frère, immobile et poignante, avec deux acteurs géniaux et modernes, et une série de gifles filmées au plus près de la honte ; la lente errance du dit frère dans les bas-fonds d'un Tokyo épuré, réduit à deux ou trois clodos qui passent et un amas d'ordures ; les raccords sur les horloges pour induire la mort d'un des personnages ; l'arrivée des flics fouineurs dans la désolation du deuil ; la scène de cabaret, américanissime dans sa lumière (magnifique travail sur le noir et blanc) ; enfin, la scène de cinéma, où l'apparition sur l'écran de Charles Laughton (dans If I had a Million) rendphoto01 compte discrétement des tribulations sociales de nos héros-spectateurs... Ozu, toujours d'une pudeur incroyable, détourne notre regard de chaque douleur, fixe sa caméra sur un objet, un bout de décor, dès que l'émotion pourrait devenir trop "impolie". Ca donne des plans très étranges sur un bout de couverture ou sur des doigts qui tapent à la machine. L'utilisation des cartons de texte, qui pourraient être handicapants vu leur nombre (Ozu est aussi un cinéaste du dialogue, même plat), est elle aussi très novatrice : ils apparaissent avant le plan montrant celui qui parle, ce qui a pour résultat de doper le rythme du film, et de faire du montage malgré, ou plutôt "avec" les contraintes du muet. Le film est très émouvant, homogène et simple, et annonce déjà les immobilités futures des chefs-d'oeuvres ozuesques de la fin. Sunnnnntory !   (Gols - 19/09/06)


woman_of_tokyoJuste quelques mots en bonus à la critique de Gols sur ce film tragique et mizoguchien (le sacrifice d'une femme qui se prostitue pour subvenir aux besoins de sa famille - voir également à ce sujet le splendide La Divine du Chinois Wu). On retrouve une grande partie du casting d'Où sont les rêves de Jeunesse? et un soin peut-être encore plus grand aux champs/contre-champs (avec de légers gros plans) dans les confrontations entre les différents personnages (le frère qui n'a que haine dans le regard pour sa petite amie qui vient de lui apprendre  la rumeur (la soeur de celui-là travaillerait la nuit dans un cabaret); la soeur et la petite amie qui finissent liquides à l'annonce du suicide du frère) et aux objets - souvent au premier plan de la scène ou simplement pour montrer sur quoi se pose un regard (des cheminées au loin ou un pendule - encore et toujours la subjectivité chez Ozu qui rend d'autant plus proche chacun de ses personnages); il y a également, après le suicide du jeune frère (son errance dans les rues de Tokyo avec ce travelling qui rattrape ses pas sur le trottoir est éblouissant (je prépare une thèse sur les travellings sur les pieds dans les films asiatiques...)), un subreptice plan sur l'ombre d'une corde sur un mur qui donne encore plus de poids, de consistance à tous ces objets épars. Quant à la fin, les trois personnes venues interroger les deux femmes, il s'agirait plutôt de journalistes et non de flics (ils parlent de scoop) qui sitôt partis de l'appartement discutent d'un autre sujet : comme pour mieux montrer l'indifférence des gens devant le drame qui n'a d'équivalent que celle devant la pauvreté - et c'est bien là tout le côté tragique de l'histoire: le frère s'est suicidé au nom de l'honneur, de la réputation (sa soeur le traite de "pauvre mauviette" pour mieux souligner sa naïveté et son inexpérience dans la vie) quand cette même soeur n'était que la victime de sa condition. Ozu et Wu, même époque, même combat.   (Shang - 10/06/07)

sommaire ozuesque : clique là avec ton doigt