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La vision de Tarnation a été pour moi de la même puissance que Gerry de Van Sant ou Eraserhead de Lynch : l'impression qu'un pas de plus a été franchi dans les recherches cinématographiques, qu'après un tel film, rien ne pourra plus être tout à fait pareil dans ma façon d'aborder le cinéma. Il y a peu de chocs artistiques aussi forts dans une vie, et tant pis si c'est du lyrisme. Tarnation est rentré immédiatement dans mon top 10 des plus grands films du monde.

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Caouette a filmé sa vie pendant 20 ans, avec sa caméra super-8 ou sa DV, et livre dans ce film le résultat de ces 20 années de farfouillements intimes, d'expérimentations et de cris de douleur. Car la vie du sieur n'est pas ce qu'on pourrait qualifier de "tout repos" : sa mère devient folle à force de traitements médicaux aux electro-chocs, ses grands-parents sont deux barjots au passé trouble, son père est un amant de passage, et sa culture est issue du punk-rock, du cinéma de Paul Morrissey, des films d'horreur et du théâtre underground. Ajoutez à cela de continuelles bagarres familiales, un fumage de faux pétards qui ont laissé des séquelles dans son cerveau, le viol de sa mère devant ses yeux, une maltraitance de la part de ses parents adoptifs, une crise d'adolescence particulièrement violente, et une sexualité trouble et hyper-précoce, et vous obtenez le portrait d'un homme d'aujourd'hui obnubilé par les secrets de sa famille autant que par le cinéma le plus intime. Tarnation est d'une violence parfois insoutenable, dans son sujet d'abord, Caouette laissant systématiquement sa caméra tourner pendant les crises les plus aigües (délires de sa mère, engueulades du grand-père, etc.)

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Dans la forme, le film rappelle effectivement les expérimentations des années 60 à 80, mais sans jamais nous perdre dans des essais purement théoriques. Le montage est fait de chocs d'images, photos de famille, extraits des films d'ados de Caouette ou d'autres films (Rosemary's baby, Friday the 13th, Heat de Morrissey...), flashs de violence colorés, images quasi-subliminales, déformations, triturages de pellicule, captations de répétitions théâtrales, etc. De ce chaos mental, monté sur des musiques et des sons incroyables, se dégage le portrait de Caouette en jeune homme en crise. L'extraordinaire maturité des films que le gars fit à 11 ou 13 ans est proprement sidérante, l'autoportrait y apparaissant déjà comme une thérapie pour échapper à la folie et au suicide. On est entraîné dans ce flux saccadé comme dans un torrent, et pourtant Tarnation finit par être curieusement mélancolique, plus doux qu'il n'y paraît. De toute évidence, ce sera le seul film de Caouette, son univers entier étant contenu là-dedans. Ce film sort comme un jaillissement, dans l'urgence de dire et de montrer, de s'interroger et de crier. il y a quelque chose du chant du cygne là-dedans, le film semblant déjà surgir d'outre-tombe, alors que le réalisateur n'a qu'une trentaine d'années.

Un chef-d'oeuvre incomparable, donc, unique et vénéneux, qui rentre dès aujourd'hui dans la catégorie de mes films de chevet.

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