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Le premier des 11 chefs-d'oeuvre de Pialat est un film, produit en partie par Truffaut, qui peut se lire sur 2 couches, au moins.

Tout d'abord, un portrait très réaliste de la vie d'un gamin de l'Assistance publique. Avec un étrange air de ressemblance avec Léaud, François (ben oui) est vraiment le gamin que vous souhaitez à Sarkozy : les conneries il les fait toutes - et après avoir fini, il en invente d'autres. Un best of : jeter le chat du 6ème étage, jeter sa sandale dans une bouche d'égout, balancer du haut d'un pont un morceau de ferraille volé sur une voie de chemin de fer sur une D.S. et provoquer un accident, jeter un couteau contre un autre garçon... C'est vraiment la plaie. Et pourtant, recueilli à Arras par pêpêre et mêmêre (un film inexploitable en cours de FLE, y'z'arrêtent pas de parler super mal avec les mauvais pronoms relatifs et vraiment un sale âccênt du Nord). il n'est pas à plaindre. D'un autre côté, c'est pas pour le défendre, mais la vie à Paris en 1949 a l'air dix fois plus moderne et excitante qu'à Arras en 1968 (Ah, même en 2006?).

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Pialat nous met constamment au centre de la scène, n'hésite pas à nous montrer les coups, entre adultes et enfants, ou entre ces derniers eux-mêmes, les dialogues sont d'une telle spontanéité et justesse qu'ils feraient passer Cassavetes pour un écrivain classique et pourtant... et pourtant... Dans une interview (extrait de Hors champs dans lequel Pialat revient 5 ans plus tard sur son film... sans langue de bois...), il dit primo qu'il ne serait jamais allé voir ce film au ciné, deuxio qu'il n'y a que 30-45 minutes à sauver, et tertio qu'il "a baissé son froc et fait la pute" d'une certaine façon en n'allant pas jusqu'au bout de son projet, puisque l'un des garçons dont il s'est inspiré s'est pendu dans "les chiottes avec la laisse du chien". Et de se demander si finalement il n'a pas cherché à plaire ce qui, putain, le foutrait hors de lui. Sacré Momo.

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La deuxième lecture en filigrane, et que Pialat avoue lui-même lors de l'interview, est que ce film serait sa propre projection du sentiment d'avoir été mal aimé, abandonné affectivement par ses parents (et par les critiques et le monde entier, mais ça se sera pour plus tard). En tout cas, toujours dans cet entretien (quel bonheur d'écouter quelqu'un parler sans question du journaliste toutes les 30 secondes et une page de pub toutes les minutes), on découvre un homme rigoureux, qui malgré toutes ses contradictions ne pose jamais à l'artiste, ne plastronne pas. Il n'en a pas besoin, certes. Pialat EST un artiste et il t'emmerde. De sa voix douce, il ne cherche pas à faire de grandes théories, il a déjà assez de problème à se comprendre, se démêler lui-même. L'Enfance nue est en tout cas un très bon pendant aux 400 coups, encore moins fanfaron, encore plus terre-à-terre, encore plus rude.

[Cela reste entre nous mais j'ai cru voir pendant une demi-seconde, en photographe, au mariage (1h 01 mn 33 sec) Jean-Pierre Darroussin!!!... il n'avait que 15 ans à l'époque (mais il est de Courbevoie dont parle Pialat dans son court) et bon j'ai pas rêvé!!!!... Jean-Pierre si tu nous écoutes, tu pourrais confirmer?]   (Shang - 17/03/06)


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Quel magnifique film, nom de Dieu ! Voilà le genre de truc que j'adule au cinéma, l'impression d'une seule personne qui s'exprime, malgré l'énorme appareil du tournage, l'impression de voir transposée l'âme d'un cinéaste. Et s'il est vrai que Pialat n'a pas été abandonné, si cette histoire, dans les faits, semble loin de lui, on sent à chaque instant, derrière ce simple portrait, que c'est son âme qu'il dévoile, une douleur profonde, et surtout la peur de l'abandon, motif éternel de ses films. Une solitude qui s'exprime, tout simplement. Car dans le personnage de François, il y a toutes les angoisses de Pialat : solitaire, effronté, mutique, partagé entre la hantise d'être aimé et ses tendances à la colère, attachant à mort... Et puis, dans le style réaliste, cette façon de montrer la vie telle qu'elle est (même s'il n'est pas arrivé à filmer le suicide de l'enfant tel qu'il l'a vu), dans toute son horreur. Curieusement, la plupart des personnages de L'Enfance nue sont plutôt positifs, ils veulent tous aider le garçon à s'améliorer ; et pourtant, ce qui en ressort, c'est l'incapacité de la société à rendre un enfant heureux, et la chiennerie de cette existence.

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Le style Pialat est déjà entièrement là, dans cette simplicité, dans cette frontalité. Dans des scènes presque déconnectées les unes des autres (difficile de mesurer la durée dans les films de Pialat, on ne sait pas si cette histoire dure des jours ou des années), le gars filme des situations, attrapées dirait-on sur le vif, dans un réalisme cru qui n'est jamais supérieur ou moraliste. C'est une vision héritée de Renoir, sûrement, où chacun a ses raisons, où le jugement n'a pas sa place. Dans les "décrochages" de la trame, dans les longs monologues de pépère et mémère, on sent que Pialat ne veut pas tout expliquer, ne veut pas dire mais montrer. La vie se déroule, tout simplement. Les cadres sont pourtant extrêmement soignés, on sent le regard du peintre dans ces papiers peints soigneusement choisis, dans ces scènes filmées entre deux portes, ce n'est pas parce que c'est "pris sur le vif" que ce n'est pas calculé avec un vrai regard de cinéaste. La caméra semble attraper comme par hasard le regard triste d'un enfant (la scène du train, bouleversante) ou la tendresse (les deux acteurs qui font les parents aimants méritent tous les Oscars), mais on voit bien que tout est pesé et réfléchi. On pense aux 400 coups, oui, et pourtant Pialat ne doit pas grand chose à la Nouvelle Vague (malgré le nom de Truffaut à la production) : son cinéma est encore plus fièvreux, urgent, douloureux, ne cherche pas à faire du grand style. C'est juste une recherche désespérée de la vérité, dans un jeu le plus dénué d'affects possible (on pense aussi à Bresson ou à Eustache), dans une photo la plus honnête possible. C'est dans les micro-détails que Pialat trouve sa force : la lettre écrite par François en toute fin de film ne dit rien, et dit tout. C'est ce qu'on appelle la pudeur. Et quand elle est comme ici si marquante, on peut hurler au génie.   (Gols - 24/02/17)

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beghin1_1_En bonus track, le premier court métrage de Maurice Pialat, L'Amour existe (1961) un court chef-d'oeuvre, portrait à l'acide sur les banlieues et la société française. Quelques plans en noirs et blancs et une voix off, morceaux choisis:

"La banlieue triste grise qui s'ennuie défile grise sous la pluie" chantait Piaf, l'ennui est le principal agent d'érosion des paysages pauvres.

La grande banlieue c'est la folie des petitesses: ma petite maison, mon petit jardin, un bon petit boulot, une bonne petite vie bien tranquille.

[Les gens en banlieue sont des] vivants qui achètent tout au prix du détail et qui se vendent aux-mêmes au prix de gros.

Le pavillon de banlieue peut être une expression mineure du manque d'hospitalité et de générosité du Français (...) pour être sourde, elle n'en est par pour autant silencieuse [au moment où un avion décolle au-dessus d'une zone pavillonnaire, à quoi 3 mètres ?]

Maurice un gars très critique, très auto critique et stupidement trop critiqué.