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C'est toujours le problème avec les grands classiques : on est bien conscient qu'on ne pourra pas dire plus que les 18577 articles pertinents qui existent sur le net et ailleurs. Alors voilà : je me contenterai de dire que, même après une dizaine de visions, ce film est toujours aussi lumineux, bouleversant et juste. Truffaut touche à quelque chose d'essentiel concernant l'enfance. Alors même que les bambins qui nous sont présentés ne sont plus du tout les mêmes qu'aujourd'hui, que leurs "400 coups" apparaissent comme de gentilles friponneries 50 ans après, il ressort de ce film une aura éternelle, un sentiment indéfinissable qui vous replonge de toute façon dans votre propre passé, que vous ayiez été un enfant sage ou un frippon, que vous ayiez habité à Paris ou ailleurs, que vous regrettiez ce temps ou non. Une façon de mettre le doigt sur ce qu'est réellement ce monde mystérieux de l'enfance : une alternance, à un tempo effréné, d'excitations, de découvertes, de frustrations, d'injustices, de douleurs et d'émois.

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On garde surtout en tête les brimades que subit Antoine Doinel ; c'est oublier que le film est aussi plein de moments absolument lumineux, légers, drôles. La découverte de Balzac, et le culte que ce môme lui voue instantanément jusqu'à lui faire brûler un cierge, la séquence de fête foraine où Antoine quitte les lois de la pesanteur pour un moment de grâce, les minuscules détails pris sur le vif dans la classe (le môme qui salit toutes ses feuilles pendant la dictée, et qui arrache une à une les pages de son cahier), la joie des enfants filmée frontalement lors du spectacle de Guignol... Et enfin ce plan sublimissime qui clôt le film : un regard opaque, aussi innocent que déjà blessé, qui juge autant qu'il questionne, directement adressé à la caméra par un enfant qui découvre la mer et l'infini après être passé par mille souffrances. Ce plan simplissime, qui arrive après l'audacieux travelling très long qui suit la course d'Antoine dans la campagne, vous rentre dans l'oeil, et fait immédiatement des Quatre Cents Coups un classique. C'est que Truffaut, dans ce plan comme dans l'ensemble du film, y est d'une sincérité totale, ne cédant rien à la maîtrise de la mise en scène tout en mettant au premier plan, avant tout, l'émotion. On est loin du catalogue de savoir faire un peu forcé de Godard (A bout de Souffle), de l'intellectualisme sophistiqué de Rohmer (Le Signe du Lion) ou du dandysme de Chabrol (Le beau Serge), pour comparer avec les premiers films de ses camarades de la Nouvelle Vague. Ici, pas de postures : juste une énorme personnalité qui s'exprime, et qui parle d'un sujet qui le touche visiblement profondément. On peut tiquer devant quelques plans démonstratifs sur la torture qu'on inflige à nos enfants (ces mômes de 4-5 ans enfermés derrière des barreaux, cet ado qui boit du lait sous une porte cochère) ; mais on excuse bien vite ces excès sentimentaux, tant on sent derrière tout ça une saine et vraie colère, une urgence de montrer.

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Les 18577 articles cités doivent tous parler de Jean-Pierre Léaud, éblouissant, qui dès ce premier film prouve qu'il est le plus grand acteur français (il l'est encore aujourd'hui) ; ils doivent parler de la musique magnifique, de la ville de Paris regardée avec un amour total, de la séquence improvisée qui a défini la Nouvelle Vague à elle seule, du naturel des acteurs, de cette sensation de "prise sur le vif", des mille et unes allusions cinématographiques (Paris nous appartient, The Gold Rush, Monika, Rome ville ouverte). Ils ont bien raison. Je n'ai rien d'autre à dire que ça : Les Quatre Cents Coups vous forgent une cinéphilie en moins de deux, c'est primordial, éternel et sublime.

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