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Ça fait toujours plaisir de se retaper un bon vieux Kitano du temps béni où il faisait plus de trois entrées, du temps où lui et nous croyions encore en son talent, du temps où il savait faire du cinéma. L'Eté de Kikujiro n'ajoute rien à la gloire du maître, ne fait pas partie des chefs-d'oeuvre, mais il a une nette personnalité et est souvent suffisamment fun pour se laisser regarder avec bonhomie et tendresse. Il y a dans cette historiette d'un vieux briscard qui prend un gamin sous son aile pour l'emmener retrouver sa môman pas mal de sensibilité, dissimulée sous un esprit tantôt bougon tantôt potache. On ne change pas un Takeshi qui gagne : le bougre sait de temps en temps se montrer très sensible et pratiquer un humour craquant, et parfois tomber dans la grossièreté et le mauvais goût ; c'est sa marque, et c'est pour ça qu'on l'aime envers et contre tout.

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Même si le sujet ne va pas péter bien loin, il faut reconnaître que Beat Takeshi s'applique dans la mise en scène et le montage de son film. L'histoire en deux mots : Masao est un môme un peu trop gros et pas super bien dans sa peau, qui se retrouve tout seul le temps d'un été. Il entreprend de tenter de rejoindre sa mère, qu'il n'a que très peu connue, et de laquelle il n'a plus de nouvelle depuis longtemps. Il est accompagné par un type, peut-être ancien yakuza, tout aussi gamin et mal-aimé que lui, qui le prend sous sa protection. Leur odyssée drolatique et tendre en passera par toutes les émotions du monde, de la peur à la tristesse, de la poilade à la bouderie, mais ces deux déclassés vont apprendre à se connaître et à s'aimer. Surtout parce que le grand, Kikujiro donc, découvrira que cette quête est aussi la sienne, et qu'il a autant à apprendre des autres que le petit Masao. C'est parfaitement innocent et léger la plupart du temps, et Kitano ne se cache pas du peu de poids de sa trame. Dans sa plus grande partie, le machin se contente d'enregistrer les clowneries du maître aux prises avec le monde contemporain : à chaque personne que le duo croise, c'est un festival de "p'tit con" et de grommellements en tous genres de Kikujiro, souvent accompagnés de baffes, le tout débouchant la plupart du temps sur une impasse. Masao et son protecteur pratiquent le sur-place avec beaucoup de volonté, et leur voyage stagne bien souvent sur les bords de route déserts, les petits coins de nature isolés et les départementales anonymes. Le personnage de Kikujiro est savoureux, à la fois grandiose dans sa mauvaise foi et sa sauvagerie, dans son inadaptation et son audace, et touchant quand on devine derrière les roulements d'yeux sa solitude, et son cousinage avec ce môme un peu borgnole qu'il trimballe avec lui.

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On aime aussi ce goût pour les chemins de traverse : une fois sa trame un peu convenue évacuée, Kitano, dans toute la dernière partie, pose sa caméra sur un bord de lac et filme une bande d'adultes retrouvant les joies de l'enfance sous la férule un peu sadique de Kikujiro, et consacrant leurs journées à tenter de distraire Masao de son chagrin. Là, Kitano s'amuse beaucoup, et nous avec, abandonne toute velléité de raconter quoi que ce soit, et c'est délicieux. Le goût du jeu et de la farce éclate dans cette partie, un peu trop corsetée précédemment, et le film de dévoile enfin en tant que déclaration d'amour à l'enfance et au plaisir. Bien sûr, cela ne va pas sans les excès habituels du maître, et sans ses inspiratios plus douteuses : les rêves du gosse, par exemple, ou ce goût prononcé pour le pipi-caca-prout, montre un cinéaste qui adore le régressif et qui est doté d'un humour parfois un peu gênant, qui gâche pas mal de scènes. Mais après tout, c'est aussi pour ça qu'on l'aime, on ne va pas se le cacher. Et puis le film est suffisamment bien mis en scène, avec des placements de caméra souvent très originaux, presque illogiques mais pertinents (l'usage de la grue dans les deux "départs" de Masao est presque contradictoire avec la situation, mais s'avère finalement très fin), pour qu'on prenne un plaisir sans façon à ce petit mélodrame qui se dissimule sous la comédie, à cette romance intime qui prend des airs de farce.