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Après la Palme d'or la plus désastreuse du XXIème siècle, Audiard nous offre un western terne, vous pouvez pas dire, y a du mieux. Disons en tout cas qu'il arrive au moins 40 ans en retard en voulant réaliser un western un peu sentimental, qui reverrait les cow-boys comme des êtres capables de tendresse et d'amour, qui abandonnerait la binarité classique pour donner à voir des sentiments doux, drôles ou subtils. Ça se fait malheureusement depuis bien longtemps déjà, et sur ce terrain Audiard est très à la traîne. Jouant en plus sur des terres assez éloignées de son cinéma, il échoue complètement dans le côté de l'hommage au genre également. Autrement dit : c'est assez raté.

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Ça commence pourtant plutôt bien avec le meilleur plan du film. La nuit, on distingue quelques collines, le silence, puis tout à coup une voix tonitruante et une fusillade, de laquelle on ne distingue que les flammes des guns. On comprend d'entrée de jeu qu'il s'agit moins de qui tue qui que de tenter une sorte d'épure abstraite du genre. La scène se poursuit d'ailleurs dans un joli chaos où on ne sait pas trop qui ramasse une bastosse et qui en envoie une. L'occasion donc de nous présenter les frères Sisters, tueurs sans pitié sillonnant la région à la recherche de primes qu'ils acquièrent à la force du poing. Leur nouveau contrat, passé par le funeste commodore (Rutger Hauer, en figurant) : exécuter un petit mec qui a découvert un produit chimique pour extraire de l'or sans peine (Riz Ahmed, à côté du film), et repéré d'abord par un détective trop sensible (Jake Gyllenhaal et ses yeux fatigués). Si la première partie, à l'extrême rigueur est assez plaisante, faite de fusillades tous azimuts et de dialogues mignons entre les deux frangins, on n'en dira point autant de la suite, qui rivalise d'incohérences, de béances de scénario et d'invraisemblances. Les deux acteurs principaux sont pas mal, rien à dire, même s'ils ne se forcent pas non plus des masses : John C.Reilly, en tueur lassé de son métier, tourmenté par l'amour et malmené par son petit frère chien fou ; et Joaquin Phoenix, comme d'hab border-line et énervant mais tellement mignon. Mais ils sont entraînés dans une histoire qui n'a ni queue ni tête. Non seulement Audiard, à force d'hésiter entre les genres (comédie, western pur et dur, comédie sentimentale, étude de moeurs), n'en choisit aucun et transforme son truc en objet hybride et informe ; mais en plus il a l'air de s'être laissé embringué dans une affaire bien boiteuse. L'histoire ressemble en tous points à ces naufrages de producteurs, qui se retrouvent avec un film de 3 heures qu'i faut réduire à 1h40. Plutôt que d'y aller subtilement, ils y sont allés à la tronçonneuse. Des ennemis de toujours peuvent se retrouver copains comme cochons la scène d'après, une brouille irrémédiable entre frangins se trouve résolue en 3 secondes, les mecs traqués pendant 1 heure deviennent collaborateurs, et le tout se termine en eau de boudin dans une scène ridicule à la limite du fantastique (pêche à l'or tragique dans la rivière de l'Oregon).

Les Frères Sisters

Du coup, on assiste à un machin poussif et péniblement flou, alternant les styles de mise en scène sans aucun lien entre eux (il y a même tout un pan de l'histoire qui est racontée sur fond noir par Phoenix face caméra, effet qu'on ne retrouvera plus dans le film). Ce western ne satisfait d'aucun côté, ni comme méta-film ni comme hommage au genre, et le style trop français de Audiard, pourtant assez impressionnant dans son autre film d'action (Un Prophète), joue cette fois-ci en sa défaveur. Restent les beaux paysages, quelques seconds rôles amusants et par-ci par-là des numéros d'acteurs qui détendent un peu. (Gols 10/11/18)


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De la violence aveugle à l'acceptation de l'amour maternel ! Audiard s'y connaît, nom d'un petit cactus, en parabole et nous livre ici, en fil rouge, une histoire d'amitié couillue entre deux frères que tout sépare - et que bien sûr tout relie... Soit donc à ma droite le gars Reilly, un peu concon, un peu bonne pâte, un peu romantique et un peu hygiénique (Audiard semble s'être plus pris de passion, en se penchant sur le western, pour les brosses à dent que pour les chevaux) ; à ma gauche, le leader, Phoenix, plus sanguin, plus tranchant, plus malin mais surtout plus alcoolique... On pense que ce dernier prendra éternellement sous son aile son pataud de brother et on se rend compte, ben, que pas forcément (tout cela va se retourner comme une peau d'ours, on n'est pas au bout de nos surprises...). On reconnaît bien là un des thèmes prédominants d'Audiard dans cette relation de sang, entre hommes - un pacte à la vie à la mort, malgré les petites humiliations, les petites trahisons : l'essentiel c'est de faire le chemin ensemble et d'arriver à bon port. Bon, pourquoi pas... Dommage alors que le film veuille brasser un peu plus large. Gols soulignait avec justesse les petites incohérences dans la forme (ce « face caméra » qui sort de nulle part !!!), dans le scénar (on ne pouvait pas adapter tous les chapitres, sûrement...) mais il y en a tout autant dans le fond. Ou disons, plus précisément, qu'on se demande un peu si Audiard veut tenir un discours ou cherche juste à garnir son discours : il est ainsi question d'une communauté utopiste que veulent fonder les deux chercheurs d'or ; un joli discours mais qui reste très superficiel et finalement sans grand intérêt ; de même, l'usage de l'acide en rivière est-il un petit clin d'oeil à la nécessité d'une conscience environnemental ? (la soif de l'or est dangereuse... Cendrars, reviens...) ; là encore, on ne sait pas trop si c'est voulu ou juste un élément du scénar qui permettra de tomber facilement dans l'effet choc. Le film garde certes une certaine tenue dramatico-comique grâce à ses deux interprètes principaux qui font le job, mais semble en effet ne pas lorgner bien loin au niveau de l’histoire du genre : une petite pierre sur la longue route du western, autant dire un essai frenchy vite oubliable. Un joli petit caillou crépusculaire qui ne laissera guère de trace. (Shang 27/12/18)

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