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Je suis bien conscient que The Keepers est assez racoleur, qu'il utilise de vils moyens pour nous faire vibrer. Mais ma foi, si on enlève quelques répétitions à la chose, si on ferme les yeux sur les reconstitutions un peu minables à grands coups de noir et blanc glauque, si on n'écoute pas la musique dramatique, on a là une docu-série diablement addictive, qui nous fait passer quelques sales nuits de sueur froide. Une écriture hyper efficace, une manière de scénariser chaque épisode, des personnages fascinants, une montée en puissance de la tension, on est servi, et on reste comme une patate devant la chose dans l'attente du coup de théâtre final.

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1969 : Cathy Cesnik, bonne soeur professeure d'anglais, est assassinée dans la petite ville de Baltimore. Meurtre jamais résolu. Mais deux de ses élèves, aujourd'hui septuagénaires, n'ont jamais lâché l'affaire, ont accumulé dossiers et indices, photos et lettres, et ressortent leurs archives. Qui pouvait bien en vouloir à cette jeune nonne séduisante ? Très vite, on plonge dans les secrets d'alcôve de ce lycée pour jeunes filles, et on fait la connaissance avec le Mal incarné, le père Maskell, véritable ogre pédophile et violent qui a régné sur l'institution et manipulait les jeunes élèves pour assouvir ses perversions et celles des notables de la ville. Plus les épisodes défilent, plus l'ampleur de cet enfer s'étend. On va suivre d'ailleurs la lente résurrection de la mémoire d'une femme, torturée et violée par Maskell, qui va re-déclencher une véritable vague de suspicion, de détails non-résolus, d'imperfections dans l'enquête, et faire réapparaître plusieurs personnages bien louches. On le voit, par-delà le meurtre, c'est l'Eglise qui est montrée du doigt, son réseau protecteur et ses complices de l'ombre, qui dévore les jeunes filles façon Saturne avant de les renvoyer à leurs fêlures et à leurs vies brisées. La plus belle idée de la série est là : la mémoire qui revient chez ces vieilles dames, leur obsession de la vérité, leur nécessaire résilience, et en face le véritable mur de silence de l'Eglise. On est sur les traces de ces vieilles dont la vie a été gâchée par ces hommes, qui ne s'en sont pas remises, et qui veulent simplement, avec obstination, obtenir la vérité. Le réalisateur filme magnifiquement ces vieux visages tourmentés, le questionnement qu'il renvoie, et malheureusement aussi l'impasse attendue contre laquelle ils vont se heurter.

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Il montre aussi d'ailleurs très bien l'engrenage de la machine judiciaire, les absurdités de l'enquête, les espoirs puis les déceptions puis les espoirs puis les déceptions, la tristesse totale qui émane de cette affaire sordide et minable. Même quand il retrouve ces hommes louches, taiseux, qui semblent ne pas vouloir verbaliser ce qu'ils ont fait, le film est touchant ; cette vieille affaire qui date de 47 ans fait toujours des dégâts, et même les coupables vont enterrer leur peine et leurs remords dans la tombe. C'est l'oubli qui menace tous ces gens, déjà un peu morts, et la série enregistre à merveille la vanité de ce combat pour la vérité. Très joliment montée, elle constitue en plus un moment de suspense passionnant, sachant ménager les surprises, nous faire toucher du doigt la vérité, envoyer du cliffhanger aux bons moments. Quand elle se termine, sur un terrible constat et sur un aveu d'impuissance douloureux, on est prêt à reprendre le flambeau pour ne pas que ce crime reste impuni. Et puis on se dit que tous ces petits vieux ont peut-être droit, après tout, au repos. Une série émouvante et poignante, peut-être un peu racoleuse mais doucement marquante.