CV-Gauz-CheeriOn ne sait pas trop si on doit rire devant ce bouquin, ou prendre sa tête dans ses mains et pleurer sur cette infâme civilisation mondialisée. C'est tout le talent de cet auteur mystérieux (premier roman, nom étrange) que de se promener habilement entre les genres, à la lisière de l'impressionnisme, du réalisme social, de la fresque politique et de la brêve de comptoir. Debout-Payé est le portrait autobiographique d'un immigré ivoirien débarquant en France dans les 90's dans l'idée de devenir riche et docte, et qui se retrouve vigile au Séphora des Champs-Elysées. A travers lui, Gauz retrace mine de rien toute l'histoire de l'immigration africaine de ces années-là, depuis les premiers "pionniers" jusqu'à la sale période de l'après-11 septembre. Par le détail, par le roman, par l'individu, il décrit ce que c'est que d'arriver dans ce pays, d'y habiter dans des centres sociaux sordides avec ses congénères, d'y exercer un métier absurde, puis de retourner (parfois) au bled aussi dubitatif qu'en partant. Une épopée finalement, qui passe par de grands monologues d'anciens, un véritable chant de souffrance et de dignité de tous ces sans-papiers transparents assis toute la journée dans une cahute devant une porte, ou plus souvent debout (d'où le titre) à jouer les gros bras (qu'ils n'ont pas) en matant les sacs ouverts des bonnes femmes.

C'est triste, presque tragique, et le style de Gauz ne refuse pas une certaine mélancolie prenante, cachée derrière des faits, des dates, des chiffres. Mais il sait aussi fournir des contre-points impayables, avec cette suite de phrases entendues ou de gestes aperçus durant ses heures de surveillance : comportements absurdes qui montrent encore une fois par la petite porte ce qu'est notre société marchande et contradictoire. Son statut d'ombre que personne ne remarque lui permet de capter avec une acuité extraordinaire les petites choses du quotidien, qui se transforment aussitôt en symboles de globalisation. Sous des dehors de témoignage à la première personne, le livre se montre alors d'une belle ampleur, et le style rythmé de Gauz ajoute encore au charme. Belle chose.