225297161_0c2e771724_bC'est un scoop : il fut un temps où Chabrol faisait du cinéma. C'était le cas en 1959, période de ses débuts. Les Cousins est un brillant exercice de style sur la jeunesse branchée, qui est tout à fait dans la veine de ce qu'il fait aujourd'hui, mais le talent en plus. C'est qu'à cette époque, le père Chabrol se souciait de mise en scène, de discours, de subtilité : ses personnages sont ambigus et profonds, son sujet mystérieux et complexe, ses acteurs dirigés en maître.

Il est bien sûr ici question de critique de la bourgeoisie. Charles débarque de sa province pour vivre avec son cousin Paul, dandy parisien grand crin qui brûle sa vie par tous les bouts. Paul est un nihiliste, prônant la paresse, la destruction , la perversion amoureuse, et s'amuse comme un fou au milieu de sa bande de copains et de midinettes faciles. De fêtes en fêtes, il développe son goût pour la cruauté, manipulant les sentiments, surjouant sa vie, et développant une philosophie étrange à cheval sur un marivaudage sophistiqué et un quasi-nazisme. La pureté de Charles, son romantisme fiévreux, son innocence, résisteront-ils à la violence des charmes de son cousin ? Je vous le donne en mille. Chabrol excelle à décrire son milieu, enfermant ses acteurs dans de savantes scènes de beuverie assez vertigineuses : on coupe peu à cette époque dans son cinéma, laissant la caméra, à l'instar LES_COUSINS_5_2du Renoir de La Règle du Jeu, vagabonder de pièce en pièce, de visage en visage. Ces plans-séquences expriment parfaitement les rapports de force qui existent entre les personnages, et décuple l'impression de monde clos, celui de la bourgeoisie, de cette jeunesse désœuvrée et cruelle par défaut. Même dans les dialogues, la caméra ne cède que rarement aux champs/contre-champs : Chabrol préfère naviguer d'un personnage à l'autre, même si ça veut dire maladresse. Quand le gars cède enfin à la coupe, c'est pour enfermer un peu plus ses acteurs dans des cadres rigoureux, souvent assez "illogiques" (un personnage pris en bas du cadre, le reste étant vide). Le film est ainsi implacable, carré, froid, rigoureux.

Les gros plans, sublimes quand ils savent suspendre l'action le temps d'une minute (le fabuleux monologue aux chandelles de Brialy) voire d'une seconde (la réplique de Blain à Juliette Mayniel qui débarque à sa fête : "Je vous attendais... je veux dire je vous attendais depuis toujours"), se teintent peu à peu eux aussi d'une cruauté totale, quand ils enlaidissent les visages : un libraire, qui semblait être un des seuls personnages positifs du film, devient ainsi monstrueux par la seule force d'un surprenant gros plan. Sans ostentation, mis à part une ou deuLES_COUSINS_3_2x "grosses" idées marquantes (le petit monde en déréliction pris derrière une vitre comme dans un aquarium), Chabrol sait installer une ambiance délétère prenante, tout en restant dans un cadre de comédie enlevée : on sent la menace, mais le film reste dynamique, au pas par rapport à ces jeunes qui s'éclatent. Quand la cruauté sentimentale éclate vraiment (c'est une sorte de combat entre Balzac et Sade, entre un sentimentalisme passé et une posture contemporaine blasée), la violence est très forte. Brialy en joueur sublime et Blain en écorché vif naïf sont parfaits chacun de leur côté de la barrière : Les Cousins est fort, très fort, et vous laisse un goût amer et glauque dans la bouche. Toute une époque, insouciante peut-être, dérangeante sans aucun doute.  (Gols 03/02/10)


Dès son second film, le gars Chabrol a su démontrer tout ce qui faisait sa particularité au sein de la nouvelle vague : ce côté sarcastique, caustique, cynique, fatidique (...) dont il ne cessera de creuser le sillon. On ne donne en effet pas cher de ce cousin timide, Charles (Gérard Blain tout en retenu) qui débarque de sa province pour se rendre à "Neuilly sur Seine" ("Dites Neuilly" lui réplique d'entrée de jeu le chauffeur de taxi, comme pour lui faire comprendre qu'à la capitale, il faut aller directement à l'essentiel... Une leçon qu'il ne saura point retenir par rapport aux femmes...). Tout juste sorti des jupons de sa maman, il a reçu l'autorisation d'étudier son Droit à Paris sachant qu'il était reçu par un membre de sa famille - Paul, un Jean-Claude Brialy grandiloquent en diable et à l'aise "comme un poisson dans l'eau" dans son aquarium parisien dévoué à l'excès et la débauche. Paul lui dresse, lors de la première visite de l'appartement, le portrait de cet oncle qui, contrairement à leur père respectif, vit la grande vie en hésitant point, apparemment, à mouiller dans des affaires louches.

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On comprend rapidement que seule cette vie de patachon intéresse Paul qui s'est acoquiné avec un certain Clovis (Claude Cerval) : ce personnage violent et opportuniste est toujours dans les parages quand il s'agit de le tirer d'un mauvais pas, qu'il s'agisse d'arranger l'avortement d'une ancienne amante de Paul ou de lui fournir le sujet des examens. Ces deux-là forment un duo terriblement amoral, nihiliste (le long passage sur Wagner avec Paul, déclamant son texte en allemand à la lueur des bougies, est en effet glaçant), xénophobe, auquel rien ne semble pouvoir résister...

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Le doux Charles, qui cherche quelque réconfort dans la littérature classique (Les Illusions perdues, cela ne s'invente pas) fait forcément figure d'agneau bien tendre à leurs côté ; dans le bruit et la fureur de cet appartement, il tente de se démarquer de cette faune par son romantisme exacerbé : il n'a d'yeux que pour Florence (Juliette Mayniel et son port de déesse) qui malgré son visage angélique est moins pure qu'elle n'y paraît ("Tu as couché avec tout le quartier, lui lance l'acerbe Clovis, ce n'est pas parce que tu t'éprends d'un puceau que tu vas devenir pucelle à ton tour" - de mémoire). Alors qu'elle tente de croire à sa relation avec Charles, le duo infernal va se faire un devoir de lui ouvrir les yeux - "Tu t'imagines vivre avec lui... Tu vas rapidement t'ennuyer, ma pauvre" : Clovis la jette littéralement dans les bras de Paul et Florence de succomber rapidement au désir - belle idée que ce lit de Paul en forme de cage où il va quasiment l'enfermer... Elle n'en sortira, la journée, que pour faire la cuisine... Paul se fait en effet particulièrement cruel envers son cousin lorsqu'il lui annonce que Florence va vivre avec eux. Charles n'a même pas la force de s'offusquer, de se plaindre et décide sur les "sages" conseils du libraire de se plonger dans ses études. Il pense un jour tenir sa revanche mais c'est oublié que dans cette jungle parisienne - à l'image de cet athlète qui débarque en pleine soirée avec ses chaînes pour faire son petit numéro -, seuls les plus malins survivent...

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Le constat est amer, l'humour acide et Claude Chabrol parvient à faire passer la pilule en livrant un film d'une étonnante fluidité. Les plans-séquences au sein de l'appartement où cette caméra ne cesse de panoter sont joliment maîtrisés et tranchent, comme le soulignait l'ami Gols, avec ces gros plans où les individus sont filmés au plus près de leur "bestialité". Soulignons également au passage l'efficacité du montage et le parfait sens du timing avec ces nappes musicales wagneriennes ou mozartiennes. Elles renforcent cette froide majesté de Paul qui dominent ses sujets - hommes et femmes - comme un empereur décadent. Après Le beau Serge, le trublion Chabrol réussit un nouvel opus d'une exquise amoralité... (Shang 20/02/12)

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