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Pour leur premier film, Cattet et Forzani s'offrent une déclaration d'amour au cinéma d'horreur italien, la veine "gialli", celle où on voit une nana courir pendant deux heures pour échapper à un tueur hors-champ qui finira par la dépecer en nous permettant au passage d'entrevoir un sein. Courageux, en 2010, de revenir faire un tour sur ce cinéma très marqué 70-80, surtout pour réaliser un truc comme Amer, vrai hommage profond au genre qui ne tombe jamais dans la parodie ou le "méta-langage" à la Tarantino. Pour tout dire, Amer est sidérant, d'une audace et d'une invention extraordinaires, une sorte de voyage tripesque dans un maelström de formes, de couleurs, de motifs qui mêlent allègrement l'érotisme chic, l'horreur et l'expérimental de la plus belle eau.

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On regarde une jeune femme évoluer, depuis son plus jeune âge jusqu'à sa maturité, en trois étapes : enfant, jeune fille, femme. La première partie est un délire visuel assez baroque, proche d'un Guy Maddin des grands jours (ceci dit pour inciter mon collègue Shang à jeter un coup d'oeil à cet objet), où notre Anna est confrontée à des fantasmes morbides autour de sa grand-mère, monstre voilé représentant à lui seul tous les non-dits d'une famille éclatée et terrifiante. Le montage de cette première demi-heure est purement génial : les réalisateurs savent gérer à la perfection les rythmes, les "scansions" d'images et de sons, pour livrer une sorte de cinéma expérimental, beaucoup plus proche de la perception que de la trame proprement dite. On n'apprend pas grand-chose de la vie de cette petite fille ; on assiste juste à ses terreurs enfantines, à travers un festival de sensations sonores et visuelles complètement délirant. C'est sur-stylisé, on est bien d'accord, l'écran se brouille parfois de couleur rouge ou bleue, d'images subliminales ou de cascades de formes insaisissable ; mais ça fonctionne en plein, et la terreur est bien là : celle inexplicable des obsessions enfantines (qui est sous le lit ? qui regarde par le trou de la serrure ? le mort va-t-il ouvrir les yeux ?). Sans aucune parole ou presque (le film en entier est pratiquement muet), on éprouve concrètement la sensation d'être à l'intérieur du monde fantasmé de cette fillette, sorte d'Alice de Carroll qui serait tombée dans un cauchemar insupportable. Il y a du Lynch là-dedans, c'est superbe.

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Subitement on passe à un style très différent pour la partie adolescence, et le hiatus ne cherche pas à se cacher : musique morriconnienne, lumière d'été là où la première partie s'enfermait dans les intérieurs sombres, quasi-apaisement... Nous voilà quelques années plus tard, la môme est devenue une jolie jeune fille à robe courte. Là aussi, on est bluffé par l'audace : l'essentiel de cette partie se concentre sur l'héroïne qui marche avec sa mère sur une route, et la simple magie du montage, qui appuie quelques minuscules gestes, quelques expressions infimes, suffit à la compréhension des rapports difficiles avec la mère. Mais c'est surtout le sexe qui fait son apparition : Anna est confrontée à une bande de motards hyper-clicheteux qui n'ont d'yeux que pour la petite bande de jour qui passe entre les jambes de la jeune fille. Cette partie est empreinte de sexualité moite, alors que les images ne montrent rien d'autre que des regards, et que la bande-son ne laisse entendre que des souffles, des halètements, des bruits de pas. Magnifique montage sonore, au passage, entre la course de deux enfants derrière un ballon (respiration rapide prise dans toute sa vitesse), et sa transformation en tentation sexuelle (le souffle qui se retient). On commence à entrer de plein pied dans le projet du film : nous faire éprouver viscéralement peur et désir sexuel dans le même mouvement.

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Après un nouveau saut dans le vide, le dernier tiers est le plus directement "argento-esque". Anna est devenue une femme et revient une nouvelle fois sur les lieux de son enfance. Elle va boucler la boucle, puisqu'elle retrouve aussi bien le fantasme sexuel (en la personne d'un chauffeur de taxi aux hormones développées) que la mort (retour des ombres inquiétantes, et de la créature qui la hantait petite). Là encore, délire visuel, partition de sons et de musique incroyable, pour conclure le film sur une note gentiment gore comme on les aime. Adoré notamment tout le final, où on ne sait plus qui tue qui, qui est imaginaire et qui est réel, jusqu'à ce dernier plan qui plonge l'ensemble (et nous avec) dans l'énigme la plus totale. Là encore, Lynch n'est pas loin, dans cette volonté de nous faire ressentir plus que nous expliquer, dans ce goût pour la sensation plus que pour la logique. Expérimental, oui, mais sans tomber dans le pur exercice de style (piège dans lequel il aurait pu aisément tomber), Amer s'avère au final assez génial. On reste baba devant ce film mystérieux, hyper-millimétré, sans concession et très personnel. Traverser ce genre d'expérience ne peut qu'être un bonheur pour tout bon spectateur.