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Mikio Naruse, accompagné à la mise en scène par Yuzo Kawashima, nous entraîne dans une maison de geishas dans le swinging Tokyo des sixties. Dans une ambiance excentrique - la geisha aime à froufrouter dans tous les sens - et parfois dramatique - la geisha a souvent du vague à l'âme -, le cinéaste se concentre sur deux trios : la tenancière de la maison de geisha et sa fille Miyako attirées par le même homme - un simple cuisinier au visage buriné qui a perdu un pied en marchant pied nu en Sibérie (à déconseiller, donc), et autre triangle amoureux composé de Masae, geisha de son état, amoureuse d'un jeune homme qui bosse vaillamment mais sans cesse relancée par son ex-mari toujours dans les parages pour lui quémander de la thune. Bien qu'en toile de fond ce Japon sous très forte influence américaine - cours d'anglais pour les geishas, grosses bagnoles ricaines, bar jazzy ou rockabilly - fasse swinguer cette jeunesse qui se lâche, un certain malaise plane dans les relations humaines : amours déçues, trahies, difficiles à vivre au grand jour, voire même finalement tragiques. Derrière le sourire et le petit côté pimpant de ces geishas, la dure réalité finit souvent par triompher : il y a celle qui se saoule, celle qui se suicide tous les quatres matins et finit par se faire violer, et nos deux trios amoureux de finir tous les deux en queue de poisson - voire en queue de poisson mort. Un Naruse assez léger en surface - le récit part d'ailleurs à l'origine un peu dans tous les sens - mais qui, dans le fond, reste finalement relativement sombre .

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Une ouverture toute fringante au bord de la piscine avec des jeunes filles qui s'ébrouent dans l'eau sous l'oeil halluciné de jeunes mâles. On retrouvera par la suite cette bande de jeunes filles excitées comme des puces au destin souvent moins tendre, ainsi que les deux jeunes filles qui se lancent dans une course dans la piscine, Miyako et son amie de bonne famille, Shinobu : elles s'entendent comme deux soeurs malgré la différence de leur origine sociale, une différence qui finira par se retrouver au final : l'une se casera sagement quand l'autre entamera une carrière de geisha - malgré les apparences, la condition sociale est plus forte que tout. Miyako, fille de geisha, semblait pourtant au départ promise à un autre avenir : elle rencontre des garçons de bonne famille, mais rêve ingénument du prince charmant; celui-ci a les traits du cuisinier dont elle s'amourache sans savoir qu'il vit une relation cachée avec sa mère. La découverte de ce secret va torpiller ses illusions - jugeant ces deux adultes hypocrites et incapables d'assumer pleinement leur relation - et après un face à face avec le cuisinier dans une pénombre narusienne (l'heure de vérité), elle décide de reprendre le flambeau de sa mère.

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L'autre trio amoureux aura une destinée encore plus funeste, l'ex-mari, opportuniste à donf et désespéré, finissant par entraîner dans sa "chute" son ex-femme qui tentait de refaire sa vie avec un certain succès. Ces années soixante, au rythme endiablé, qui semblent sonner un nouveau départ dans cette société nippone d'après guerre, continuent malgré tout de laisser à quai ces jeunes filles insouciantes au destin plus fragile qu'une corde de shamisen.

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Miyako est l'héroïne narusienne par excellence, jaiamais prête à se laisser abattre dans l'adversité, une jeune femme dont la douloureuse expérience va amener à prendre complètement sa vie en main, une relative indépendance qu'elle paye en devenant geisha. Même si sous la poudre de riz, elle tente de faire bonne figure, on sait, au regard de la vie de sa mère, à quel point son avenir est finalement tout tracé : destinée à chercher un homme fortuné qui la fasse vivre et à tomber amoureuse d'un homme avec lequel elle ne peut s'afficher. Les temps changent en apparence, mais justement qu'en apparence... Un Naruse très coloré et comme toujours magnifiquement cadré - ce fameux Tohoscope qu'il sait utiliser à ravir - ou  alternent, au quotidien, le rire léger des geishas et les drames sentimentaux. Très enlevé au niveau du rythme à défaut d'être, peut-être, émotionnellement, aussi prenant que d'autres oeuvres.   

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