a_20jean_20renoir_20toni_20dvd_20review_20PDVD_004Toujours eu un faible pour ce film, qu'on ne peut vraiment pas qualifier de "grand" film, tant la modestie, la pudeur, l'absence de forfanterie y sont présentes. Bien que produit par Pagnol, Toni est la preuve brillante qu'on peut faire un film ancré profondément dans une ruralité, dans une région et tous les codes qui l'accompagnent, sans pour autant tomber dans les pièges du régionalisme et du repliement sur soi propres justement aux oeuvres de Pagnol.

Renoir sauve son film de cet écueil en insufflant une part importante d'altérité dans le petit monde provençal traditionnel. Toni est un immigré italien, qu'on appelerait "intégré" de nos jours, parfaitement adapté aux coutumes françaises (serviable, aimable, il a même choppé l'accent). Amoureux dingue d'une autre immigrée, espagnole celle-ci, il va se laisser dépasser par son destin et plonger dans la tragédie sans qu'il n'y soit pour rien, doucement mais sûrement. Renoir prend visiblement un plaisir évident à casser les moules pré-établis du film nâââtional, faisant apparaître sur son écran des Italiens, des Espagnols, des Africains ; mais il respecte également les règles du genre, en parlant d'histoires d'héritage, d'amants cocufiés, de propriétés en litige, et en semant a_20jean_20renoir_20toni_20dvd_20review_20PDVD_003son scénario de dialogues à l'ancienne que ne renierait pas un Giono. Le film vibre véritablement d'humanité, justement grâce à cette ouverture d'esprit, à cet amour infini pour les hommes, pour TOUS les hommes. Renoir place sa caméra à leur hauteur, sans autre artifice que le simple regard sur les rapports entre les êtres, fraternité, rivalité amoureuse, passion, camaraderie. Pas de savants mouvements de caméra (la plupart du temps placée frontalement et immobile devant les acteurs); pas de musique poignante, mis à part les interventions ponctuelles de chants italiens qui viennent séparer la trame en chapitres ; aucune crânerie, aucune pose : la modestie faite film.

Si Toni reste donc un film éminemment français, il ne cède en rien à la fameuse "qualité française", et on comprend bien pourquoi Truffaut en a fait une de ses oeuvres de chevet. Tourné vers le néo-réalisme le plus pur, dont il pourrait même bien être un des pionniers, c'est aussi souvent un quasi-documentaire, qui prend le temps de filmer la vie telle qu'elle va, même si ça ne fait pas avancer la trame. Ce film parle par la bande de politique, de social, de rapports de classes, de marchandisation des êtres (et surtout des femmes, qui sont regardées ici avec un amour éclatant). Mais ces sujets, abordés protectedimagediscrètement, sans discours, ne prennent jamais le devant sur les personnages, endossés avec puissance par des acteurs naturels en diable (ce qui tranche encore une fois avec la mode de l'époque). Les 5 dernières minutes, magnifiées par une mise en scène bouleversante, comptent parmi les plus grands moments de Renoir : un homme traqué qui court sur des rails de chemin de fer (le bruit de ses pas en harmonie avec le bruit des trains) ; quelques contre-plongées à la limite du fantastique, qui l'ancrent dans le paysage et dans l'univers ; un coup de feu, il tombe, et Renoir écarte le champ pour montrer un autre convoi d'immigrés descendant d'un train pour venir eux aussi tenter leur chance en France. C'est rapide comme l'éclair, et on peut parler de fulgurance de style, tant tout est juste là-dedans, du tempo aux cadres, des acteurs à la construction d'ensemble. Toni est une merveille de cinéma contemporain.

Renoir est tout entier ici