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Berlin Alexanderplatz est une oeuvre colossale, magistrale, phénoménale. 16 heures pour un film aussi foisonnant que passionnant. De la sortie de prison d'un Franz Biberkopf sous le choc à l'épilogue onirique et démentiel, véritable feu d'artifice, concentré du génie et de l'univers de Fassbinder, on est émerveillé de voir une telle qualité et une telle variété dans le jeu des acteurs, dans la mise en scène, dans la musique, dans les décors, dans la lumière... Bah, voilà une bonne semaine que je suis dedans et franchement, me voilà sur les genoux après ce final éblouissant.

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Bon ben je vais faire court pour le résumé sinon on y est encore demain: vers la fin des années 20, Franz Biberkopf sort de prison après 4 ans pour avoir battu à mort son amie, dans un excès de rage et de jalousie hallucinée. Homme dont les faiblesses principales résident dans ces excès de violence et son alcoolisme, il sera tour à tour vendeur de journaux, vendeur de lacets (ouais pas le pied), voleur avant de redevenir maquereau... Si en plus on ajoute qu'il flirte par deux fois, avant de s'en retourner, avec le futur parti Nazi, il est clair que cela ne donne pas de lui un portrait des plus sympathiques... Et pourtant, et pourtant, malgré cela, le Biberkopf est le plus souvent la bonté même, l'homme qui pardonne, l'homme qui oublie les trahisons, l’homme qui essaie malgré tout d’avancer à défaut de retenir toujours la leçon, l'homme dont l'optimiste souvent aveugle va le mener à sa perte. Autour de lui gravite surtout un homme, Rheinhold, qui sera celui qui le poussera dans la folie... Si dans le dernier épisode Biberkopf finit proprement crucifié (…) - on retrace les grands événements de son chemin de croix -, Rheinhold apparaît lui résolument comme le diable incarné... Deux entités pourtant (ou justement?) inséparables qui ont fait connaissance en s'échangeant des femmes aux moeurs légères. Parmi les femmes les plus proches de Franz, il y a Eva, l'amie de toujours, constamment à l'affût pour le sortir d'un mauvais pas et surtout la très jeune Mieze, prostituée à ses heures, entièrement dévouée à son Franz. Ce dernier, souvent naïf, souvent égoïste, mais plein de bonne volonté, aura beaucoup de mal à éviter les obstacles qui se dressent devant lui, perdant même un bras au milieu du récit. Franz est entier, accumule les erreurs sans toujours être capable de changer de fond en comble son comportement, Franz est un homme tout simplement, et un caractère au final des plus attachants...

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Que peut on louer le plus ? Les quatre acteurs principaux sont magnifiques, Gunter Lamprecht en tête (ventripotent et dantesque), Hanna Schygulla (éblouissante), Babara Sukowa (poupée fragile et têtue) et l'inquiétant Gottfried John dans un rôle de salaud confondant. La mise en scène du père Fassbinder peut sembler parfois un poil théâtrale mais dans le bon sens du terme : chaque acteur se meut avec un naturel terrible et Fassbinder a le don pour les plans séquence qui coupent le souffle; des panoramiques aux travellings, tout y passe pour se jouer des champs/contrechamps, et il n'y a qu'à voir d'ailleurs dans les premiers épisodes la façon dont il joue des miroirs pour être déjà sur le cul. La musique avec cet air entêtant à l'harmonica signé Peer Raben est un régal (certains thèmes au piano, notamment dans les tous premiers épisodes sont sublimes) et cette lumière jaune, orange, noire donne un cachet au film éblouissant.

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Bon mais là en fait j'ai encore rien dit... Rien que le dernier épisode, l'épilogue, mériterait une thèse pour son aspect baroque, démesuré, lynchien (franchement ici la référence n'est point usurpée)... fassbinderien (masochisme, partouze, 3000 rats en figurants, personnages grimés, homosexualité, anges gardiens en tenue romaine, figures christiques et diaboliques...); j'ai encore en tête certaines scènes de folie comme cette "discussion", véritable monologue de dément, de Franz Biberkopf avec 3 bières et une bouteille de Schnapps pendant 10 minutes : proprement anthologique ; il y a toutes les séquences dans une rue de Berlin dédiée au plaisir de la chair qui pourrait donner une attaque cardiaque à Christine Boutin (offrez lui le dvd, ça vaut le coup d'essayer...), mais aussi toutes ces scènes de tendresse, d’amour et souvent de disputes entre le Franz et sa demi-douzaine d'amantes...; il y a l'épisode où Franz passe sa vie dans une chambre à boire bière sur bière avant de finir par comprendre qu'il ne peut définitivement compter que sur lui-même... La caméra de Fassbinder colle à ses personnages dont les multiples maladresses, envolées lyriques, et autres échecs nous donnent l’impression d’avoir un concentré d’humanité en marche. Si l’on retient qu’il faut toujours garder un œil ouvert – et le bon (aussi bien sur le plan politique que sur le plan de ses idéaux) – on demeure baba devant cette œuvre artistique sans pareil… Enfin bon j'effleure à peine le sujet, le mieux étant que vous-mêmes, au lieu d'acheter pour Noël un téléphone portable qu'on vous volera dans 6 mois, investissiez dans ce coffret mythique... Certes en Chine, pour 7 euros l'intégral, on se sent point floué... C'est un choix de vie aussi...

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Fassbinder ist in there