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Noah Baumbach (on sent l'expérience personnelle qui parle) a compris l'essentiel quant au principe du divorce ; si on ne sait pas franchement au départ pourquoi on se sépare, tout le processus des avocats et du passage devant le juge permet d'aboutir à une certitude : on ne pourra pas vivre une seconde de plus avec l’autre personne. C'est ça l'intérêt de la justice, lorsqu'elle est rendue, le couple a définitivement rendu l'âme. Ici, à ma gauche, Adam Driver, metteur en scène pointilleux, doué, bon père ; à ma droite Scarlett Johansson (avec ou sans maquillage, elle a la classe), actrice, en demande d'indépendance, bonne mère. Au milieu, le mobile du crime (judiciaire) : un gamin (plutôt tête-à-claques, d'ailleurs mais passons). Au début, tout le monde est d'accord pour que tout se passe dans le respect des uns et des autres. Puis intervient une avocate, Laura Dern, les dents qui rayent le parquet, qui va tout faire pour donner l'impression à son client de "gagner", quitte à obtenir des choses qu'elle ne souhaite même pas. La guerre est déclarée, les noms d'oiseau fusent, les accusations virent au règlement de compte de cour de récré et quand les deux anciens mariés se retrouvent pour aplanir le tout, c'est l'explosion - chacun renvoie à l'autre tout le pire du pire qu'il pense de son ancienne moitié, le pathétisme humain absolu est atteint, gloire au mariage et au divorce qui permettent à tout un chacun de montrer son pire visage (et malheureusement rarement le meilleur). Driver et Johansson tombent dans tous les pièges de la séparation, on en oublierait presque l'issue du combat, le gamin... Driver a droit en bonus à la visite d'une observatrice (qui doit avoir appris la notion de famille dans la famille Adams : un être aussi froid qu'un manche de couteau) devant laquelle il doit jouer au père parfait - il finit avec une entaille dans le bras, métaphore pas franchement discrète de cette mise à mort progressive dans laquelle il a mis le petit doigt... Les deux anciens mariés n'obtiendront ni l'un ni l'autre plus que ce à quoi ils pouvaient prétendre, ils pourront alors éventuellement recommencer à communiquer. Le divorce, c'est comme la douleur : ça sert à rien, mais il faut être passé par là pour le comprendre.

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Baumbach a au moins une qualité : celle de laisser tourner sa caméra sur chacun de ses personnages principaux (Scarlett, Adam, Laura) pour les laisser faire leur petit numéro d'acteur "sans fard" : Scarlett, les larmes aux yeux pour exprimer le désir de se reconnecter à elle-même, Adam tout en colère retenue, Laura parfaite en salope de la loi. C'est parfois un peu longuet, mais on ne peut pas dire que les attentes et les désirs de chacun ne sont pas clairement exprimés. La tension du film culmine lors d'un face à face Scarlett-Adam, peu de temps après le premier passage au tribunal ; chacun a l'occasion de sortir ses tripes et chacun de les étaler sur tous les murs et la moquette de l'appartement. Après le respect time, le moment de vérité est venu et chacun y va de sa petite abjection envers l'autre. C'est si affreusement humain qu'on sent que Baumbach touche à quelque chose de relativement juste dans sa démonstration. C'est la force du film qui, ici, sans prendre parti pour l'un ou pour l'autre, montre deux détresses sentimentales qui s'annihilent. Pour le reste, on est "dans du Baumbach" : soin de l'écriture, de la direction d'acteur et quelques longueurs ; c'est filmé, forcément et logiquement, en prenant soin (le plus souvent) de mettre chacun des ex-époux « dans son cadre » - du champs-contre-champs un peu systématique mais que le sujet impose. Une histoire de mariage qui ne cherche jamais à tomber dans des aspects psychologisants plombants, c'est ce qui fait une grande partie de son intérêt (on peut aisément s'identifier à l'un ou à l'autre) mais aussi un peu sa faiblesse (le côté un peu superficiel de la chose). Baumbach tente de jouer sur la corde sensible de l'émotion sans jamais chercher à forcer le trait, ce qu'il parvient à atteindre à deux-trois moments : c'est déjà beaucoup pour traiter de ce sujet si casse-gueule. Jugement 55/45.   (Shang - 27/12/19)

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Mon camarade de jeu n'ose pas dire franchement ce qui est : Marriage Story est assez moyen, se regarde mollement en faisant éventuellement autre chose, et sera aussi durable que l'est le cinéma de Baumbach en général, cinéaste hyper-surestimé à mon avis. Je n'ai pas l'expérience du Shang en la matière, ma conception du mariage étant assez proche de l'empalement, mais c'est sûrement très juste, ce que raconte le film : oui, voilà, on divorce alors qu'on s'aime encore, et pis cette chienne de vie nous déchire et on se retrouve avec tout un tas de rancunes alors qu'on était plutôt parti bienveillant au départ. Seulement voilà, c'est là que le bât blesse (outre les acteurs, j'y reviens) : Baumbach ne parvient pas à généraliser son cas particulier, comme l'avait fait en son temps Kramer contre Kramer. Son petit couple est trop extraordinaire pour qu'on se reconnaisse dans ses douleurs et ses peines. Beaux et craquants, exemplaires, ils sont parfaits, on se demande bien d'ailleurs pourquoi ils divorcent (et eux aussi, visiblement). C'est le funeste défilé des avocats qui finit par avoir raison de l'amour qu'ils se gardaient l'un l'autre. Je veux bien croire que ceux-ci ont les dents longues, mais ce qu'ils font subir à nos tourtereaux ressemble quand même à une malédiction, en tout cas à un cas particulier. Et on se dit que la plupart des divorces doivent se dérouler autrement quand même. Du coup, on ne croit guère à ces scènes mélodramatiques où Driver et Johansson s'envoient des noms d'oiseaux à la tête, d'autant qu'elles sont plombées par deux défauts : d'une part la sensiblerie fleur bleue de Baumbach, qui finit par accoucher de scènes too much. Le gars ne sait pas où s'arrêter et charge la mule plus qu'il ne faut, écrivant des scènes hystériques et trop illustratives pour exprimer des sentiments qui auraient dû être regardés beaucoup plus subtilement que cette attaque au bulldozer.

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Et autre défaut d'autre part : les acteurs, pas dirigés, en roue libre. Si Driver est assez bon (malgré son personnage de père parfait un peu casse-bonbon), Johansson fait des va-et-vient entre des séquences où elle est bien et d'autres où son jeu américain et ses mimiques concernées desservent le truc. Quant à Laura Dern (qui n'a jamais été l'actrice du siècle, on est d'accord), elle est caricaturale en avocate sans pitié. Si cette joyeuse troupe est convaincante dans les scènes du quotidien, subtiles et sans style, elle est médiocre dans les scènes où Baumbach se réveille et veut nous faire son cinéaste à la mode : la scène de la chanson de Driver (pas de bluette sans sa scène de karaoké) est gênante pour l'acteur, qui n'avait pas besoin de cette mièvrerie-là pour exprimer son talent ; de même que dans la fameuse séquence de règlement de compte entre les deux ex-amants, mal mesurée, qui tombe dans un mélo sirupeux presque comique malgré lui. On termine la chose en se disant "rhooo ben dis donc, c'est pas toujours gai, hein, ma pauvre dame", et on reprend ses activités sans autre forme d'empreinte. Si c'est ça le cinéma moderne, je vais refaire ma collection de Scorsese.   (Gols - 27/12/19)

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