Je ne cesserai jamais d'être étonné par Ouedraogo : avec Karim et Sala, je m'attendais à une romance un peu fleur bleue sur fond de tradition africaine déjà vue. C'est tout le contraire : c'est un film moderne et remarquable. Le scénario n'est certes pas passionnant, mais il est dopé par une très belle mise en scène, subtile et intelligente, qui fait allègrement passer les lourdeurs de rythme ou les facilités de la trame.

Il y a là un très subtil équilibre entre un cinéma africain traditionnel, tel qu'on s'attend à le voir, et une cinéphilie américaine inattendue. Le film raconte le Burkina, et le raconte avec amour et réalisme : la nature, les traditions rurales, la difficulté économique, les croyances ancestrales... On est bien dans une déclaration 1d'amour à un pays, et une déclaration d'amour pleine de justesse et de sévérité. Ouedraogo pointe les failles autant que les beautés de ce peuple, et ancre profondément son film dans son paysage. Que ce soit dans la campagne, dans ce minuscule village étique et misérable, dans cette petite ville cradouille, dans un train brinquebalant ou dans ce marché bruyant, on éprouve en plein l'ambiance du pays, que Ouedraogo regarde avec amour, et avec un grand sens du cadre. Les personnages sont sans cesse placés au centre de l'écran, et entourés de motifs qui deviennent petit à petit presque abstraits, simples à-plats de couleurs (jaune pour le mil, bleu pour la nuit, marron pour les rues) qui rappellent un Van Gogh. Il y a une façon de sans cesse ramener les personnages au sein de la nature qui emporte le morceau : elle est aussi importante qu'eux, est beaucoup plus qu'un contexte ; elle est le "sine qua non" des émotions des personnages.

Mais imbriquée dans cette âme africaine, il y a une vraie connaissance du cinéma, qui passe par une mise en scène ambitieuse et audacieuse. Le gars va jusqu'à recopier texto un plan de The Circus de Chaplin, lors d'une course-poursuite entre voyous et flics, ou par citer amoureusement Les 400 coups de Truffaut. De plus, le travail sur le son est remarquable. Faute de moyens ou réelle volonté, je ne sais pas, mais le fait est que tous les sons extérieurs sont estompés par les voix, placées au premier plan comme si elles étaient enregistrées en studio. Seuls quelques sons viennent planter le décor, souvent un chant d'oiseau, ou un cri de coq, ou un bruit de train. Jamais de vent, jamais de "sons banals". Ca donne à Karim et Sala un ton étrange, qui met d'autant plus les sons en valeur qu'ils sont rares. Sur ces sons, Ouedraogo monte une musique très loin des clichés, jazz américain, impros au pianos, et musique africaine parfois carrément expérimentale. Il y a bien ça et là quelques morceaux traditionnels, mais intimement mis à la même échelle que ces inattendues apparitions de culture occidentale.

2Ouedraogo filme tout ça presque entièrement en légère plongée, occultant les ciels pour placer ses personnages sur fond de champ, de bâtisses ou de fleuve. Volonté de laisser son petit héros dans sa terre, de ne pas lui accorder l'horizon ? ou définitive déclaration d'amour aux travaux humains plus qu'aux éléments naturels ? En tout cas, ça fonctionne à mort, sans que le film ne tombe jamais dans l'étouffement. Il en ressort une étrange poésie, une façon de montrer une Afrique abstraite et poétisée. On ne voit effectivement que peu la crasse et la misère, mais c'est parce que Karim et Sala n'est pas un énième documentaire pour Européens en mal de dépaysement : c'est le regard d'un Burkinabé sur sa terre, un regard subjectif et poétique. Vraiment une belle réussite.