Un grand Amour de Beethoven d'Abel Gance - 1937
Parfois le lyrisme de Gance, s'il a été le moteur de maints chefs-d’œuvre du muet, l'a poussé à produire de satanés navets dans le parlant. Un grand Amour de Beethoven est de ce point de vue-là un parfait exemple de ce que le sens du mélodrame et de l'excès du bonhomme a pu donner de plus terrible. Déjà, sur le papier, Harry Baur en Beethoven, c'est pas l'idée du siècle : comment l'acteur à effets, le comédien comique et plein de bonhomie, peut-il convaincre dans le rôle du grand compositeur austère allemand ? Dès les premiers plans, on retient son rire en voyant sa perruque de travers, ses mines emphatiques qui tentent de ressembler aux portraits du ténébreux musicien, ses tentatives d'envolées qui se traduisent par des yeux levés au ciel et un affaissement du visage parfaitement rigolo. Baur est poilant dans cet emploi, je le dis avec tout le respect que j'ai pour ce comédien par ailleurs, et gâche l'essentiel du film par ses mines concernées et ses roulades d'yeux interminables. Cette vision du personnage de Beethoven, inspirée sans doute par la puissance romantique de sa musique, a tout l'air d'aller au plus pressé : Gance tombe dans les pires clichés véhiculés par Beethoven, et sa direction d'acteurs va aller de paire avec une mise en scène et une écriture de scénario clicheteuses à mort.
On a donc là, bien rangé das l'ordre, tout ce qu'on peut attendre d'une biographie sur le génie allemand : ses sonates rédigées par amour, sa surdité, sa déchéance et son oubli progressif, l'échec de sa symphonie n°9, sa pauvreté... Le souci, c'est sans doute que la vie et l’œuvre de Beethoven, relativement austères, n'avaient pas besoin d'un film. Gance dope alors son scénario en développant une trame amoureuse compliquée : le gars était amoureux de Juliette Guicciardi, qui l'aimait passionnément mais s'est "vendue" à plus riche et plus aimé ; et par défaut, il a fait sa vie avec Thérèse de Brunswick, qui ne l'aimait pas moins mais dont la passion n'était pas partagée. Cette petite tramette fait l'essentiel du film, et ennuie sévèrement dès le départ. Il faut dire que les deux actrices jouent comme des patates elles aussi, et leur amour pour ce gros ballot de Baur n'est jamais crédible. Le film piétine sur cette trame amoureuse inintéressante, et oublie ce qui aurait pu être la seule chose importante à développer : la création de la musique, la substantifique moelle du génie du compositeur.
Certes, on a bien la catalogue des tubes de Beethoven, et ça y va de la "Sonate au Clair de Lune" quand notre ami est malheureux, et de la "Symphonie n°5" quand les coups de théâtre tragiques sont annoncés. Rien à reprocher de ce côté-là, l'aspect pédagogique y est, et le néophyte entendra bien les musiques du maître. Mais malgré ses efforts, le film échoue complètement à parler réellement de musique ; il se contente de narrer quelques anecdotes inintéressantes de la vie de Beethoven, et les morceaux ne sont que des illustrations, des accompagnements de ces épisodes : c'est un comble pour une musique aussi géniale. Le seul passage où on reconnait la côté visionnaire, grandiose, de Gance, et le seul où il utilise correctement la musique, est cette longue scène de tempête où Beethoven, enfermé dans son moulin dépouillé, est en proie aux affres de la création, de la maladie, et de l'amour impossible. Montage alterné et rapide d'une belle virtuosité, grandiloquence parfaitement maitrisée, là, oui, on retrouve notre grand cinéaste visuel et formaliste. Pour le reste, on s'ennuie copieusement, et on préfèrera réécouter la musique de Beethov plutôt que de voir ce film en carton-pâte.



