Little Girl Blue de Mona Achache - 2023
A défaut d'un très grand film, on a avec Little Girl Blue l'exemple d'une personnalité qui s'exerce à l'écran, dans un procédé hyper-original. Le film est un documentaire, c'est-à-dire qu'il travaille sur un matériau réel : qui était Carole Achache, mère de la réalisatrice, fille d'une écrivain reconnue, ayant traversé son existence en vraie rebelle, en vraie femme indépendante, ayant côtoyé drogue, prostitution et dépression, et ayant tristement mis fin à sa vie par pendaison en 2016 ? Une volonté de percer le mystère de cette femme coriace et quelque peu opaque occupe Mona Achache, au point de l'obséder : on ouvre le film dans un immense foutoir de documents, lettres, photos, enregistrements, coupures de presse, autant de souvenirs de cette vie passée. On croit être parti pour un film d'images d'archives. C'est alors qu'on frappe à la porte, et que Marion Cotillard fait son entrée, un peu tendue, pas aimable. Elle se déshabille, enfile les vêtements et les bijoux de la défunte, et c'est parti : l'actrice devient littéralement Carole, dans un spectaculaire numéro de métamorphose, adoptant les postures, les expressions de la dame, et allant même jusqu'à faire coller précisément (mazette, quel travail de dingue) la voix de Carole à ses propres lèvres. Bon, c'est la grande idée du film : faire rejouer à une comédienne un personnage pour tenter de la retrouver, de pouvoir en quelque sorte dialoguer avec elle, se réconcilier avec elle, ou la comprendre mieux. Et même si on peut être agacé par ce côté "Grande Actrice", même si on peut trouver que Cotillard cabotine un peu, surtout dans la dernière partie, on ne peut qu'admirer et son travail d’incarnation totale, et l'idée d'Achache de travailler ainsi sur une résurrection en chair et en os de sa mère.
On suit ainsi, enfermé entre les quatre murs d'un grand duplex plein de fausses cloisons et de décors rapidement esquissés, toute une vie. Une vie cabossée de toutes part, qui commence par l'emprise d'une mère excessive, baignant dans le milieu intellectuel de l’époque (Duras, Leduc, Semprun, Genet). On en apprend des vertes sur Jean Genet, d'ailleurs, lui qui abusa de son pouvoir sur la toute jeune Carole (11 ans à l'époque), exemple de manipulation masculine très gênante. Cet acte traumatique initial va infuser toute l'existence de la dame, qui passera alors par toutes les étapes de l'émancipation féminine mais aussi de la déchéance : drogue, sexe sans sentiments, prostitution, dépression due autant à son statut d'écrivain raté qu'aux chaos de sa vie. Les hommes (curieusement tous appelés Jean) passant sans s'attarder, et sans que le film leur accorde de place. En tout cas, par la grâce du jeu de Cotillard, on découvre une femme puissante, caractérielle, bien souvent noire, d'une liberté folle, mais aussi assez égoïste, auto-centrée, pas facile à vivre. C'est là que le film m'a un peu échappé : le personnage est mal-aimable, on a du mal à la suivre dans ses sombres pensées et ses comportements erratiques ; en gros on a envie de lui coller quelques gifles, malgré l'évident amour que lui porte la réalisatrice. L'antipathie de cette Carole m'a empêché d'apprécier pleinement la chose, que j'ai plutôt admirée pour l'intelligence de son procédé que pour la justesse de ses sentiments. Balloté ainsi dans une existence chaotique mais pas d'un intérêt total, on finit par se dire que le film était sûrement capital pour Mona Achache, on ne peut s'empêcher d'éprouver un petit sentiment de voyeurisme à le regarder (comme le film de Charlotte Gainsbourg sur sa mère, tiens, dont on est parfois assez proche).


