J'Accuse ! d'Abel Gance - 1919
Quand il s'agit d'envoyer du bois, on peut toujours compter sur Abel Gance. Lui seul avait ce souffle épique et lyrique qui convenait pour les immenses spectacles auxquels son cinéma nous a invités. Avec J'Accuse !, il développe déjà cette surpuissance visuelle, technique, formelle, et la propulse avec un courage incroyable dans un monde qu'il connait bien pour l'avoir côtoyé et pour en être encore largement baigné : la guerre de 14-18. Levons je vous prie les yeux sur la date de sortie du film : 1919. Oui, ce que filme Gance est contemporain de ce qu'il raconte, et l'authenticité du film s'en montre décuplée. Nous voilà plongés corps et bien dans le conflit abominable, avec pour figurants des vrais Poilus à peine revenus des champs de bataille (ou même sur le point d'y aller : beaucoup sont morts quelques mois plus tard au front). Autant dire qu'on est là face à un morceau d'Histoire autant que face à un film. Il est même peut-être plus intéressant pour son contexte que pour lui-même, Gance n'ayant pas encore le génie visionnaire et la parfaite maîtrise qu'il aura avec La Roue, par exemple.
Bon, après, je dis ça, il faut relativiser : le film a plus de 100 ans, et pourrait en remontrer à la plupart des petits jeunes d'aujourd'hui en termes d'invention, d'audaces et de trouvailles. Dans un magnifique travail de lumière (la rénovation du film est parfaite), le réalisateur rivalise de prouesses : ouvertures à l'iris toujours inventives, mouvements de caméra démentiels pour l’époque (ces travellings arrière ont dû tuer plus d'un cadreur), surimpressions impressionnantes, direction de figurants d'une ampleur incroyable, montage hyper court pour montrer l'intensité du chaos, on a de quoi s'en mettre plein les yeux sans problème. Gance innove, essaye et réussit tout ce qu'il entreprend, et on demeure ébahi devant la chose en sachant qu'elle a souvent été tourné directement au sein des batailles. Curieusement, celles-ci sont relativement absentes du film, et il préfère filmer les tranchées, la misère, le désespoir des soldats, voire même l'arrière. J'accuse ! raconte les destins de trois personnages liés par les sentiments : Edith est aimée par deux hommes à la fois, sa brute de mari peu démonstrative, et le poète romantique du coin. Quand ceux-ci sont envoyés au front, la tension est insupportable : dès que l'un rentre au foyer en permission, l'autre soupçonne l'infidélité. Peu à peu, un contrat s'établit entre les deux rivaux : le poète promet de ne pas toucher à Edith, voire même de s'engager dans la même brigade que l'autre pour rassurer ce dernier ; le mari, lui, conscient peu à peu de la grandeur de son rival, découvre les vertus du sentiment, de la noblesse d'âme, et de l'amour. La guerre va le changer, le transformer en réel amoureux. Le poète, de son côté, va se trouver profondément marqué par la guerre, abandonner ses vers bucoliques et se livrer à des diatribes beaucoup plus frontales : "J'ACCUSE !" vocifère-t-il à moitié fou en direction des civils restés tranquillement à l'arrière, des gusses qui l'ont envoyé à l'abattoir, et de toute la civilisation des vivants au bout du compte.
Réellement révolté, Gance danse sans arrêt entre nationalise exacerbé et pacifisme convaincu, si bien qu'on ne sait pas trop où situer le film. D'un côté il fustige cette société qui envoie ses enfants se faire tuer par centaines, de l'autre il glorifie la solidarité, l'amour de la France, le courage des Poilus ; d'un côté, il trousse un vague vaudeville comme s'il se désintéressait de la guerre, de l'autre il vous trousse la séquence la plus grandiose qui se puisse concevoir : une armée de morts qui se relève pour aller engueuler les vivants, dans une fresque terrible qui évoque les grands tableaux infernaux de Bosch. Le film plaira donc aussi bien aux pacifistes qu'aux anciens combattants, et plaira surtout à tous les amoureux de ce cinéma des origines qui savait déjà être génialement novateur. Malgré les excès du scénario, un peu convenu dans sa trame amoureuse, malgré des acteurs qui en font des tonnes et un lyrisme parfois un brin débordant, et bien que Gance ne soit pas encore le génie qu'on connaitra plus tard, il importe de voir J'Accuse ! de toute urgence.



