Transport du Paradis (Transport z ráje) (1963) de Zbynek Brynych
Certaines oeuvres de ce cinéma tchècoslovaque d'après-guerre par leur sécheresse, leur absence de fioritures, leur justesse, par leur réalisme donnent un portrait poignant de la guerre ; le sujet ici est le ghetto de Terezin, une ville "modèle" d'après Hitler, un vrai cadeau fait aux Juifs (le ridicule et le mensonge ne tuent point malheureusement - n'est-pas Gerald ?)... Il s'agit d'un tel "paradis" (celui du titre) qu'on ose même y tourner un film - "et qu'on essaie de dire après cela que les SS maltraitent les Juifs", ce serait en effet franchement abusé... La découverte d'affiches anti-fascistes va quelque peu ternir l'image de ce ghetto-camp et un général en visite (le faciès du type fait à lui seul froid dans le dos : une sorte de prof de physique croisé avec un boucher frustré), vexé, va ordonner la mise en place d'un convoi de 4 000 personnes en direction du camp de Auschwitz-Birkenau. Brynych nous donne à voir ces quelques derniers jours de ces futures victimes, les abus du pouvoir des SS tout puissants, la solidarité entre gens du ghetto, sans oublier ces personnes "intermédiaires", Juifs profiteurs de leur position au sein du camp ou Allemands capables exceptionnellement d'empathie.
Si la scène d'ouverture est pour le moins impressionnante (l'arrivée dans ce ghetto du général SS (le cadre sur l'insigne de sa Mercedes dit tout sur ce qu'il a dans le viseur) encadré par les policiers, la foule derrière eux tête baissée, le déploiement des caméras, le tournage (forcément moralement obscène) de ce film...), le reste du film restera globalement dans la mesure, la nuance. Certes, les soldats SS ne sont pas des anges (cette façon de choper par le col, avec leur parapluie ou leur baton recourbé, le Juif errant), mais ils sont montrés simplement, dans l'exercice de leur pouvoir absolu, fliquant, soupçonnant, méprisant (le terme juif est automatiquement associé à celui de cochon) toute personne du ghetto qu'ils croisent - cela suffit pour nous faire prendre conscience de leur vilénie sans esbroufe ; seul l'un d'entre eux, qui parle yiddish d'ailleurs, sait faire montre d'un minimum d'humanité lorsqu'il n'est pas observé par ses pairs (il sauvera un Juif et empêchera une vieille femme d'être torturée en lui tirant une balle dans le dos : cela ne mérite pas un prix Nobel de la Paix mais c'est toujours ça...). Au niveau de la population, on s'intéresse à un groupe de jeunes gens, leurs petites manigances comme leur "culte" sentimental envers une jeune femme (très belle petite séquence avec icelle et l'ensemble de la troupe, la veille du départ du convoi : la seule présence de la fille arrache un dernier sourire à tous ces trop jeunes garçons devant mourir), ainsi qu'aux responsables juifs du ghetto : l'un d'eux, au courant pour les camps de la mort, refuse une dernière fois de se plier aux ordres des officiers SS en ne signant pas la liste des passagers du convoi ; son remplaçant, lui, plus bonhomme, plus opportuniste aussi (il offre sa "protection" à certains Juifs du camp - dont la jeune fille...) fera preuve d'une bassesse évidente et rendra l'un des derniers plans du film (il supervise le convoi) encore plus poignant tant sa sournoisera éclate sur toute la ligne... Un groupe de résistants (ceux qui sont responsables des affiches imprimées) est également évoqué dans leur combat quotidien pour tenter de passer entre les balles SS - peine perdue... Derniers jours de ces personnages du ghetto montrés sans misérabilisme aucun : sont ainsi sobrement évoquées toute la détresse et les petites joies de ces gens piégés, promis à la mort vers laquelle on les oblige de courrir (toutes ces séquences où, sous les ordres, on les oblige, jeunes et vieux, à obéir aux ordres dans la précipitation). Un film digne, une vision à hauteur d'homme de cet enfer sur terre.



