El mar la mar (2017) de Joshua Bonnetta & J.P. Sniadecki
On est ici à la frontière (l'expression est tentante) du film expérimental et du film politico-éthnographique : les réalisateurs évoquent ici le désert de Sonora situé entre le Mexique et les USA, un lieu traversé par les migrants... On imagine bien, dès le départ, entre les gardes frontières, la chaleur et la rugosité de la région à quel point la traversée s'annonce d'avance difficile, pour ne pas dire mortel. Le film tente de trouver un fébrile équilibre entre la puissance, la beauté de ces images maculés des diverses traces laissés par les migrants (habits déchiquetés, bouteilles vides, lambeaux de sacs...) et les divers témoignages recueillis dans la zone. Je dis fébrile car les deux cinéastes peuvent rester une demi-douzaine de minutes sur une image fixe, figée, gelée voir, lors de certains témoignages sur des écrans noirs - laissant à la parole tout le soin de développer son horreur, souvent. De plus, même si l'exercice pourrait sembler un peu ennuyant, un peu trop conceptuel, il faut reconnaître tout le soin apporté à la bande son, bruits d'insectes, chanson planante, vent tonitruant et bruit de tonnerre d'une tempête menaçante, autant d'effet en fond qui apporte du relief, du réalisme à ce récit où l'on ne voit finalement jamais le sujet principal du documentaire : les migrants eux-mêmes - on comprend aisément pourquoi, certains ayant perdu en ces lieux leur vie et leur âme, d'autres plus chanceux semblant vivre dorénavant comme des fantômes...
On imagine toute la difficulté de cette traversée, lors de ces jours infinis sous le soleil, de ces nuits infinis à avancer au milieu du bruit des insectes et de cette nature pour le moins hostile - et qui prend feu en moins de temps qu'il faut pour Johnny de l'allumer. On regarde ces images dans une sorte d'hébétude tout en étant rapidement ramené à la réalité par ces divers témoignages entre film d'horreur (la présence d'une bête monstrueuse ?, les cadavres retrouvés...) et pugnacité extrême pour s'en sortir. Peut-être pas le film le plus trépidant de la décennie, mais un essai cinématographique qui rend compte avec grâce et subtilité de cette horreur moderne (les images de feu de brousse et, dans la dernière partie, de cette véritable tornade qui s'annonce à l'horizon sont hypnothiques). Pas marrant de chez marrant mais intelligemment tressé.



