La Peau (La Pelle) de Liliana Cavani - 1981
Pour vous filer un sacré coup de cafard et vous asséner un coup de bambou entre les oreilles, on peut compter sur Liliana Cavani, qui réussit avec La Peau à vous assassiner corps et bien. Il faut dire que le contexte n'est pas des plus rigolos : nous sommes en 1943, dans l'Italie ravagée par la guerre, pour être plus précis à Naples, détruite par les explosions et plongée dans la misère. Les Américains débarquent dans le pays, et on leur adjoint un guide censé leur montrer l'état de l'Italie et les accueillir comme il se doit. Commence alors une traversée proprement infernale dans une société italienne gagnée par tout ce qu'on peut compter de vices, de tares, de déviances, dus à la guerre et à la nécessité de survie. Là où les soldats américains voudraient trouver de la bonne chair, des filles faciles, des fêtes échevelées et de la joie, l'agent de liaison Curzio Malaparte leur montre la vérité toute crue : cannibalisme, prostitution, orgies décadentes et malheur, filmés dans leur plus simple appareil par la caméra de Cavani qui ne nous épargne rien. Dans un style d'une froideur glaçante, dans un ton souvent cynique, c'est un long portrait d'un pays gangréné par la folie ambiante qu'on nous propose, et le moins qu'on puisse dire est que c'est éprouvant.
On connait la propension de Cavani à provoquer, à opposer aux idées toutes faites un ton fait d'excès et de sincérité. Ce film pourrait bien être sa pierre de touche. Dans une photo terne comme un jour de pluie, elle fait défiler les personnages les plus pathétiques, cyniques, grossiers, pourris que possible, pour tenter de donner un visage de son pays en temps de guerre qui n'est pas à sa gloire. Le regard est impitoyable, et le style du film vogue entre violence crue et gêne du spectateur. Parmi les sommets de la chose : une sirène servie en repas à quelques officiers lors d'un repas grand crin, un grand moment de malaise d'une ironie cinglante ; un marché aux enfants, où ceux-ci sont vendus aux appétits de quelques militaires nord-africains ; une "vierge de Capri" au vagin donné au plus offrant, alors que la jeune fille faisait l'objet de l'amour inconditionnel d'un soldat (le défilé pour avoir le droit de lui enfoncer un doigt s'étend jusque dans la rue) ; un char démantibulé pour servir de monnaie d'échange ; un fervent défenseur de l'armée américaine qui disparaît écrabouillé sous les roues d'un char (filmé plein cadre) ; des prisonniers allemands vendus au poids (on dirait du Shakespeare) ; le viol d'une "invitée" américaine par ses confrères ; ou des enfants sautant sur des mines... Tout ça sous le regard caustique d'un Mastroianni en charge de dévoiler la vérité toute crue des horreurs de la guerre, et qui traverse tout ça entre ironie glaçante et désespoir. Face à lui, la tonicité d'un Lancaster, qui endosse le rôle du couillon américain de base, fait merveille. Il n'y a que Claudia Cardinale dont on se demande un peu ce qu'elle fiche là, tant son rôle paraît déconnecté du film. Tout ça revêt un habillage à la Fassbinder, décadent et ricanant comme un diable. On ne voudrait pas vivre dans la tête de Cavani, mais on aime beaucoup ce film, qui ne prend aucune pincette pour montrer la vérité des choses. Même s'il est parfois raté, vulgaire, too much, voilà un exemple d'impolitesse qui marque réellement l'esprit.


