Memoria (2021) de Apichatpong Weerasethakul
Et il voulut se refaire un film de Weerasethakul. Une fois devant Dieu, personne ne pourra m'accuser de ne pas avoir fait preuve de pugnacité ni de mauvaise foi par excès (juger un film sans l'avoir vu, suivez mon regard). Je me suis dit "allez putain, cela doit presque faire 20 ans que je n'ai pas osé remettre le doigt dans un film d'Apich, allez mon gars, celui-là s'annonce comme le chef-d’œuvre des chefs-d’œuvre du sieur (pour le haut panier de la critique, celle qui trouve un film génial avant même de le voir - politique des auteurs oblige), allez"... Il y a ceux qui le portent au pinacle, ceux qui ne vont pas au bout, je me suis dit c'est le moment de trouver un créneau, une position à la marge et de simplement trouver le truc moyen... Eh ben voilà, je ne fais pas durer le suspense, je me suis encore ennuyé comme un poisson mort au bord d'une rivière. J'ai beau y mettre toute ma foi, j'ai beau tenter de voir de la signification, de la parabole, du symbole, de la poésie partout, j'essaie bordel, je me fais chier, c'est plus fort que moi... Une femme qui entend un gros bang, qui s'interroge, qui tente de retrouver ce bruit (mémoire du son ?), qui croise un chien (mémoire du flair ?), qui visite des catacombes (mémoire de l'histoire ancienne ?), qui croise des soldats (mémoire de l'actualité récente ?), mais qui continue d'écouter mystérieusement son bang... Elle se casse et rencontre un homme qui n'est pas d'ici, une sorte de disque dur de l'humanité toute entière, se branche dessus (elle est l'actrice qui transmet les choses ? elle est la réalisatrice qui traduit le monde ? - toutes les interprétations sont possibles dans les films creux, c'est l'intérêt du vide) et nous donne à attendre la mémoire sonore du monde, elle se fait, en quelque sorte ?, l'écho de tous les sons depuis le premier big bang (?), ou devient, tout simplement ?, le témoin du dernier son cosmique (?)... Manquerait plus qu'un vaisseau spatial eheh - ne vous marrez pas trop vite non plus... Oh et puis lâchez-moi avec toutes ses interprétations. LA Critique celle avec un grand C (ou Gols avec un grand G) évoque, évoquera le côté extra-sensoriel du bazar (le bruit de fond lynchien, mouais ?), le côté poético-extatico-zénifiant du truc (filmer un mec qui dort pendant cinq minutes, Warhol a fait mieux, si je me puis permettre - et c'était déjà chiant), encense, encensera l'univers urbain tout en lignes claires ou celui de la forêt colombienne tout en arbres (...)... Je veux dire, allez-y, faites-vous plaisir, parlez-moi de "rêve éveillé" auquel je serais insensible, dites tout et son contraire, faites-vous plaisir, alors même que le truc m'a simplement mis une mandale pour me faire dormir le plus normalement du monde... Je veux bien, putain, je veux bien vous laisser dire que le type a une vision des choses pour le moins originale, ose des scènes infinies que personne n'oserait, je serais même presque prêt à admettre que cette petite scène de huit heures où Tilda tente de retrouver le bruit d'une boule de béton qui tombe dans un couloir de métal est sympathoche (pas facile de définir un bruit, hein, ou de trouver le sens de l'univers, eheh, non, pas facile), mais bon dieu de bon dieu ces séquences infinies frôlent tout de même la posture arty qui vous flingue son homme... Et le pire, le pire, c'est que je suis certain que je ne garderai de la chose pas même une séquence, pas même un plan, pas même une impression, une émotion particulière, que je ne garderai pas une trace du truc dans ma mémoire... juste le souvenir d'une tentative motivée et d'un dimanche soir plombé. Weerasethauskour a encore frappé. Mais je reste confiant en l'ami Gols qui sera capable (en fermant les yeux) de relever tous les aspects génialissimes et passionnants du bazar. Not for me, definitely. (Shang - 22/11/21)
"C’est peut-être ça que je sens, qu’il y a un dedans et un dehors et moi au milieu, c’est peut-être ça que je suis, la chose qui divise le monde en deux, d’une part le dehors, de l’autre le dedans, je suis la cloison, je me sens qui vibre, je suis le tympan, d’un côté c’est le crâne, de l’autre le monde, je ne suis ni dans l’un ni dans l’autre." (Beckett)
Bah, je voulais avant de voir le film en découdre, mais après tout peu importe ce qu'en pense le Shang : Memoria est immense, qu'il mette ça sur le compte de mon esprit moutonnier s'il veut, qu'il m'accuse de suivre je ne sais quels critiques si ça lui chante. Je crois finalement que mon gars Shang n'est pas sensible à Apichatpong, ce n'est pas si grave : moi, il m'a une nouvelle fois plongé dans un délice non-pareil. Weera nous offre une nouvelle variation poético-onirique sur l'appartenance au monde, et jamais je n'avais éprouvé aussi nettement la vérité de cette phrase de Beckett (que j'adore, et que je ne cesse de citer dans Shangols, j'en suis conscient) : le personnage de Tilda Swinton est un tympan, une caisse de résonance symbolisée par cette détonation qu'elle entend, et qui est le son du monde. Quel meilleur cinéaste que celui d'Oncle Boonmee pour rendre compte de cet état transitoire, entre deux, entre monde réel et sommeil, entre vie et mort. Tout le film se déroule dans cet état de torpeur incroyable, où tout, personnage, nature, événements de la trame, dialogues, accessoires et costumes, semble irréel, appartenir à des sortes de limbes, à une antichambre du rêve. Lentissime, calculé au millimètre, le tempo du film est incroyable, plongeant souvent l'ensemble dans un dispositif hyper-contemporain, où l'observation dans la longueur des détails du cadre serait le sujet, par-delà cette histoire étrange d'une femme à la recherche d'un son. Au milieu de cette lenteur, solennelle mais jamais pesante, Swinton travaille une posture de corps illogique, comme si elle était déjà un spectre, où déjà rendue à la nature, ce que prouve cette fin qui laisse tomber toute trame pour ne plus se livrer qu'à la beauté des cadres, des sons, de la sensation. Ce plan hyper long où la Terre semble suspendre sa rotation, où on entend la pluie, des voix du passé, le silence, le vent, alors que nos deux petits personnages se tiennent face à face, main dans la main, est sûrement ce que j'ai vu de plus beau cette année : on y voit la femme découvrir enfin son statut d'abstraction, de caisse de résonance de tout ce qui l'entoure, qui se rend compte que le monde qu'elle vient de traverser est mystérieux et infini, mélange les temps et les lieux.
Nulle logique effectivement dans les déplacements et dans les agissements de Swinton : elle peut d'un moment à l'autre se retrouver dans un hôpital, au restaurant, en pleine jungle ou dans un tunnel. Elle peut passer un long moment avec un homme qui n'existe pas, ou un autre capable de s'endormir les yeux ouverts. Elle peut éprouver la mort d'une fillette de 6000 ans, une mystérieuse onde peut subitement faire sonner les alarmes des voitures, un homme peut se coucher par terre en pleine rue après une détonation, tout peut arriver puisque le monde n'est plus tout à fait le même depuis qu'elle a entendu ce bruit. La mise en scène de Weerasethakul, tout en plans éloignés, comme s'il mettait à distance son personnage, épouse parfaitement le propos, et on ne cesse de s'extasier devant la beauté des cadres : non seulement les plans de la fin, qui m'ont fait penser à Gerry de Van Sant, mais ces dizaines de cadres sublimes, montés avec beaucoup de soin (très peu de plans par scène, mais de légers décalages de points de vue qui changent toute la donne), dont celui placé en tête de gondole par Shang n'est pas le moindre. Quand arrive le seul gros plan du film (je crois), à la toute fin, l'impression est forte : c'est pour montrer Swinton enfin incluse dans ce monde, ayant enfin obtenu réponse à son questionnement : ce son reste inexpliqué (de la folie du personnage à un vaisseau spatial, tout y passe), mais elle a trouvé son rôle de passeur, de fantôme, de simple présence. Il faut être en forme, je ne dis pas, c'est éprouvant et exigeant, et il faut aussi ce me semble voir le film dans une bonne salle avec un bon son ; mais si vous vous laissez aller à la chose, je vous promets un émerveillement de chaque instant, qui titillera votre intellect, bouleversera votre petit coeur, et vous donnera à assister à un moment qui ne ressemble à rien d'autre de ce qui se fait. Rien que pour l'hébétude bienheureuse qu'il vous procure, Memoria est génial. Et Weerasethakul est un génie, qui sait donner une traduction directe à nos rêves les plus enfouis. (Gols - 28/11/21)



