La Chasse (La Caza) de Carlos Saura - 1966
Chasse au lapin, franquisme et règlements de compte au programme de ce film des débuts de Saura, qui a toute l’ambiguïté et le mystère d'un film de maturité. Certainement confronté au régime politique espagnol rigoriste de ces années-là, Saura est contraint de travailler sur la symbolique, et charge son film, simple en apparence, de 12000 allégories plus ou moins cryptiques. Le résultat est un peu mitigé de ce côté-là : à la fois trop frontal et parfois un peu sibyllin, La Chasse cultive le clin d’œil et la référence de connivence avec un bel effort, mais nous échappe parfois. On voit bien qu'il veut dire plein de choses sans vraiment les dire par peur de la censure, mais à force de brouiller les pistes, il finit par devenir trop mystérieux pour le coup. Or donc : quatre amis se retrouvent dans le désert pour une partie de chasse. De complices au départ, ils vont peu à peu se changer en ennemis, et la journée va se retrouver plongée dans la rancœur, la jalousie et au final le sang, bien humain celui-là. Toute la subtilité de la chose étant que nos personnages sont d'anciens agents franquistes ayant le culte de la virilité et de la mort, et que l'alcool aidant, les soucis d'argent s'y ajoutant et la chaleur se faisant écrasante, les esprits auront tôt fait de s'échauffer et les vieilles dissensions de revoir le jour. D’autant que la chasse se déroule sur un terrain qui a vu tomber bien des gens dans les luttes politiques récentes de l'Espagne...
Peut-être un peu sur des oeufs dans le propos mais en même temps prêt à en découdre, Saura hésite sans cesse entre dénonciation ouverte et repli stratégique. Le film en entier est à cette image, alternant les grands moments et les passages un peu plus flous. Parmi les premiers, il y a cette fameuse partie de chasse, séquence centrale : les lapins sont décanillés à la chaîne (ainsi que les furets qui sont envoyés pour les rabattre) dans un massacre assez terrifiant, devant les postures complètement indifférentes de ces messieurs. Le regard porté en général sur eux est de toute façon celui d'un entomologiste froid, ces hommes et leurs vanités étant scrutés façon scientifique au microscope, et l'humanité étant considérée comme un nid de névroses, de domination et de violence larvée parfaitement immonde. Ce regard distancé ajoute à l'horreur de ces scènes, éprouvantes si vous aimez les petits lapins et les chiens... Saura d'ailleurs semble éprouver plus d'empathie pour les bestiaux que pour les hommes : ceux-ci sont filmés comme des objets, soit à distance et emprisonnés dans ce paysage (magnifiquement rendu), soit en plans tellement gros qu'ils sont comme déréalisés et mis en pièces détachées. Une fois la partie de chasse terminée, nos héros vont pouvoir donner libre cours à leur pourrissement général, à base de domination par l'argent et la classe sociale, de pulsions sexuelles torves, de vieilles rancunes non réglées et de virilité mise en doute.
Il y a clairement les dominants (le chef du groupe, et son pote l'homme à testostérone) et les dominés (le valet qui leur sert les repas, sa fille), mais même au sein des dominants se décline une longue série d'asservissements et d'allégeance. Avec comme clé de voûte de cet équilibre social fragile : l'argent. Il y a ceux qui en ont, ceux qui en manquent, et tant pis pour les seconds, ils seront broyés par les premiers. Comme image de cette situation, les furets, qu'on peut lire comme les "kapo" de l'histoire, qui sont mis aux ordres des puissants, mais qui seront bousillés avec une insensibilité totale par les chasseurs. Dans un noir et blanc vraiment très beau, dans des cadres au petit poil, Saura raconte simplement ça : l'asservissement et la violence de classes. Il le fait peut-être de manière un peu confuse, mais il le fait avec une grande sincérité et un talent de metteur en scène déjà bien en place. Beau film.



