Trois Vies et une seule mort de Raúl Ruiz - 1995
C'est parfois trop casse-gueule pour réussir, mais l'exercice périlleux du film onirique et surréaliste est parfois payant. C'est le cas avec ce machin assez impénétrable de Raoul Ruiz, habitué des numéros de voltige oulipiens. D'abord un peu agaçant, Trois Vies et une seule mort finit par vous conquérir par sa poésie, son sens aigu de la narration, son goût pour les situations, et sa galerie d'acteurs. Que cet essai intrigant sur la fiction ait au final un sens, je ne saurai vous le dire ; et je reconnais même qu'on se retrouve un peu perplexe et interloqué par ce voyage une fois revenu sur la rive. Mais la poésie a opéré, aucun doute. Si vous aimez les trucs complètement barrés comme les derniers Buñuel ou les romans de Cortazar, si la notion de réalisme poétique fait encore sens pur vous, je vous conseillerai donc ce film, qui a au moins le mérite de vous faire béer de la bouche.
Accompagné par un Pierre Bellemare dans son rôle de narrateur d'événements extraordinaires, nous voilà donc embarqués pour quatre histoires distinctes, dont on se rend assez vite compte qu'elles sont connectées les unes avec les autres. Comme lien entre elles, Marcello Mastroianni, qui interprète donc quatre rôles : qu'il soit clochard ou professeur à la Sorbonne, majordome ou étrange mécène, il traverse ces quatre propositions avec son air étrange d'en savoir plus que ce qu'il en dit. Autour de lui s'ébattent une dizaine de personnages qui sont autant de débuts de narration : un jeune couple raide amoureux tentés par d'autres expériences sexuelles (les délicieux Chiara Mastraoianni et Melvil Poupaud), une épouse aimante et infidèle (Marisa Paredes), un voisin à gueule de bois (Féodor Atkine), une étrange femme dominatrice (Anna Galiena), etc... A chaque fois, une autre histoire démarre, avec toutes ses possibilités, ses ouvertures, ses impasses, ses coups du sort et ses surprises. Ruiz s'amuse comme un fou avec ce matériau fictionnel infini, mélangeant les genres et les atmosphères, démarrant ici une trame qui ne débouchera sur rien pour enchaîner là avec une autre piste abandonnée depuis de longues minutes, cousant ensemble, vaille que vaille, ces mille chemins différents pour donner au final le portrait multiple d'un homme, d'un caractère, des métamorphoses qui peuvent traverser une vie. En totale liberté, son film travaille avec force sur la puissance de la fiction, et prend son pied à commencer 3000 histoires qui ne mèneront nulle part, à fabriquer un labyrinthe de possibilités, d'hypothèses, qui emportent complètement le spectateur dans une dimension inconnue.
Pour peu que vous laissiez à l'entrée toute velléité de logique, vous partagerez avec le bon Raoul ce grand moment ludique entièrement consacrée au plaisir de se faire raconter une histoire, aussi farfelue ou mystérieuse soit-elle. Il y a quelque chose de l'assoupissement dans ce style : on a l’impression d'un conte raconté à la lisière de l’endormissement, quand les fantasmes, les monstres du cauchemar (et il y a là un des plus effrayants personnages que j'ai pu voir, une sorte d'ogre bègue et difforme, suave et pervers, qui rentre immédiatement dans l’œil), les pulsions enfouies (un type se promène avec un marteau ensanglanté fiché dans le crâne, puis est enseveli sous une nuée de poussins) se mêlent avec le récit qui nous est fait. Pourtant tout ça n'est jamais cérébral, intellectuel, purement conceptuel : le film garde tout son côté spectaculaire, drôle, surprenant. C'est d'abord que Ruiz est un maître de la situation, et ensuite que sa mise en scène est sans cesse ludique : du zoom compensé au cadre à l'envers, le gars ne refuse aucun excès, aucun truc, aucune kitscherie, là aussi convaincu de l'aspect magique et bricolé du cinéma. Le film, finalement renoue avec une part enfouie de notre enfance, avec ce goût du conte, ces passages effrayants, cette naïveté des personnages (surtout le couple d'amoureux un peu cul-cul). Et ça, peu de cinéastes y arrivent.



