LIVRE : Comment Hitchcock m'a guéri de Serge Tisseron - 2003
Autant le mentionner maintenant : le titre et la couverture du livre sont mensongers, le fanatique d'Hitchcock cherchera en vain là-dedans une réflexion sur le pouvoir de fascination des images de Bouddha, ou une autobiographie à travers la fétichisation des plans hitchcockiens. Il n'y a que très peu d'allusions au maître dans cet essai, et on est un peu déçu de s'être fait avoir ainsi. Pour chercher en quoi le plan de James Stewart tombant du toit ou celui de la mère de Norman Bates surgissant en haut d'un escalier peuvent être traumatiques, il faudra repasser, ce n'est pas là le sujet de Serge Tisseron. Celui-ci, par ailleurs éminent psy, se pique par contre de réfléchir au pouvoir des images en général, et surtout à ce que nous y cherchons frénétiquement. Le livre commence sur une partie autobiographique, donc : un traumatisme indicible travaillait notre homme, une scène primitive de noyade qu'il avait enfouie au plus profond de lui. Il faudra le surgissement d'une image (en l’occurrence le regard "neutre" d'une héroïne hitchcockienne) pour que la douleur occasionnée par cette frustration puisse être anéantie, et que notre homme puisse se considérer libéré de ce trauma. Cette partie-là (appelons-la "travaux pratiques") a son charme, même si les délires psys me sont parfaitement étrangers, voire risibles. On est scié par exemple de cette traduction improbable que l'auteur fait dans les premières pages : tourmenté par la mort de son grand-père Albert qu'il aimait beaucoup, il reporte son affection sur un petit camion en jouet portant le mot "Calberson" ; et notre psy de faire le pont : s'il aime ce jouet, c'est qu'il souhaite "qu'Albert sonne". CQFD, on se tape sur les cuisses. En tout cas, il se montre beaucoup plus pertinent sur la place des images dans notre construction psychique, mentionnant en quoi elles peuvent être un puissant outil de rémission des douleurs et des traumas, expliquant tout le processus d'intériorisation puis de mise à distance de ces images pour finir par atteindre la fameuse résilience ; pointant aussi ses dangers et ses pièges (notamment de manipulation mentale). En tout cas, l'image semble être la chose la plus partagée par tous, la plus directement connectée à notre cerveau. Dans un style relativement clair, malgré quelques digressions franchement improbables, Tisseron mêle habilement expérience personnelle et théorie, et se montre assez convaincant de ce côté-là.
La deuxième partie est beaucoup plus discutable à mon avis. Elle porte sur les rapports entre notre goût pour l'image et notre demande d'image de la Mère. Pour Tisseron, le regard de maman, quand il vient à manquer avec l'âge adulte, nous manque à ce point qu'il faut recréer les conditions de sa présence à travers les images. Celles-ci nous fourniraient tout ce que le regard de la mère nous fournissait, depuis le sentiment de protection jusqu'à l'érotisme. Voilà qui expliquerait l'universalité du goût pour l'image et son importance capitale dans la construction de l'adulte. En prenant appui sur les images publicitaires ou de jeux vidéos, en décryptant les images de journal télévisé, Tisseron développe sa thèse freudienne avec la conviction de sa pertinence, mais peine franchement à nous convaincre de la chose. Tout ça est bien fumeux, et ressemble plus souvent à des sophismes improbables qu'à une vraie thèse valable. On tombe très vite dans les travers des psys, leurs analyses tous azimuts de la moindre chose, leur tendance à interpréter tout en termes de trauma initial, et on se dit que si l'auteur avait voulu prouver que notre fascination pour les images venait de notre désir non-formulé de nous taper une chèvre, il aurait pu tout aussi bien. Bon, un bouquin lu par erreur, donc, qui a ses qualités mais qui se perd dans la théorie pure.