Aga (Ága) (2018) de Milko Lazarov
Nom d'une yourte, voilà un film sur les Yakoutes qui, une centaine d'années après Nanook devrait faire chaud au cœur à tout grand fan du froid (et, à défaut, les faire gagner au Scrabble). Film contemplatif à la morale sans doute un peu lourde et attendue (c'est moi ou il n'y a plus de saison ?) mais qui donne à voir tout de même, dans un premier temps, avec une belle économie de moyen, la vie de deux vieux de la vieille, dans leur yourte, forcément, au milieu de nulle part, avec leur husky plus paisible qu'une peau de bête. Nos deux vieux s'entraident : elle s'occupe du feu pendant qu'il tente de pêcher ou de chasser ce qu'il reste de vivant dans les alentours (on apprend au passage qu'un renard, sans sa fourrure, c'est guère plus charnu qu'un lapin...) et ils se tiennent compagnie maintenant que leurs enfants sont partis (un fils, qui passe encore de temps en temps avec une certaine morgue et une fille aux abonnés absents (Aga ou l'aigreur ?... le cinéaste y reviendra en toute fin...)) ; ils tentent, nos vieux, pendant toute bonne tempête qui se respecte, de faire front ensemble et d'empêcher que cette pauvre yourte s'envole... Leurs rêves sont notre télé, leurs contes nos informations, leur vie est hors du monde, spartiate, mais beaucoup plus poétique que la nôtre. C'est un choix de vie, dans le grand blanc, sous des cieux purs de temps en temps striés par des avions : la vie des derniers des Yakoutes ?
Le bulgare Lazarov, adepte de yourte par définition (ça c'est fait), nous livre dans un premier temps une sorte de film documentaire dont il n'a franchement pas à rougir par rapport à ses célèbres prédécesseurs. Nos deux personnages sont plutôt taiseux, n'ont pas besoin d'utiliser vingt-huit mots pour dire qu'il neige, ils se regardent, s'entendent, se comprennent ; il évoque des rennes invisibles, elle voit venir les tempêtes, ils sont capables tous les deux de capter toutes les ondes de leur contrée. Lazarov étire ses plans au maximum pour nous rendre palpable cette étendue, ce silence, ce calme, cette sérénité... Pas d'événements extraordinaires en soi, une vie paisible entre chien et loup, entre yourte et plaine neigeuse infinie, entre nuit magique et apparition animale. On sent la chaleur de la yourte, on devine le goût du poisson séché, on s'endort avec nos deux vieux dont les quelques paroles introduisent le monde des rêves. Cela aurait pu suffire en soi, presque. Mais Lazarov commence à vouloir tomber dans le lyrisme grand crin (la cinquième symphonie de Mahler, c'est forcément le truc qui te coupe une jambe...), à faire trainer sa caméra trop longtemps sur une tache d'huile ou de sang dans la neige (tu vois le symbole de notre impureté ?), à charger son film d'une atmosphère morbide (va appeler les secours, toi, d'une yourte non câblée), à nous emmener dans les profondeurs de l'enfer (minier) de notre civilisation moderne, à forcer la dose lors d'une fin tire-larme ratée (on aimait nos deux vieux, on comprenait leur complicité, leur regret, il n'était point besoin de charger la hotte...). C'est un peu dommage de tomber dans le film du monde sursignifiant quand toute cette première partie contenait suffisamment de beauté pour qu'on y adhère. Lazarov aurait dû garder jusqu'au bout la même simplicité que son affiche... Un flocon dommage.





