Canalblog Tous les blogs Top blogs Films, TV & Vidéos Tous les blogs Films, TV & Vidéos
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Shangols
REALISATEURS
GODARD Jean-Luc 1 2
OPHÜLS Marcel
 
 
 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
16 avril 2021

Kwaidan (Kaidan) (1964) de Masaki Kobayashi

Voilà du cinéma comme on l'aime : Kwaidan, composé de quatre histoires, fut en grande partie tournée en studio, mais un studio à la nippone, attention ; splendeur des constructions, splendeur de la végétation, soin apporté à chaque détail, à chaque bibelot, des toiles peintes en fond d'écran absolument grandioses (virez-moi tous ces effets d'ordinateur, c'est laid), reconstitution à pleurer de tempêtes de neige, de déluges d'eau, ou d'une aube qui se lève. Ce qui saisit, dès les premières images de ce petit film de trois heures, c'est ce sens parfait du décor, du décorum, ce réglage absolument saisissant des lumières, cette mise en scène au cordeau, au millimètre. Les acteurs n'ont plus qu'à pénétrer dans cet univers pour animer le récit qui se déploie dans une sérénité et une beauté absolue... Magie donc de la forme au service d'un fond où il est plutôt question de magie noire, de démons, d'esprits, quatre contes où nos héros vont se retrouver immergés dans une sorte de cauchemar éveillé... dans des décors de rêve.

vlcsnap-2021-03-07-09h22m06s106

vlcsnap-2021-03-07-09h23m09s959

La première histoire est celle d'un homme qui passe à côté de sa vie. Il quitte son aimée pour aller là-bas, là où il y a du travail (le samouraï reprend du service auprès d'un seigneur), là où il pourra trouver une compagne de haut rang... Il laisse en carafe sa femme aux longs cheveux noirs (c'est le titre de ce premier épisode) pour aller faire le mariole à l'arc et à cheval dans d'autres contrées et pour épouser une véritable peau de chien (oh la garce). Bien sûr, les remords l'étreignent et sitôt son service effectué, il lourde cette feignasse plaintive pour s'en retourner chez lui... Les herbes ont poussé un peu sauvagement, sa femme l'attend encore miraculeusement, l'homme ne se doute rien - une dernière nuit rêvée avant un réveil beaucoup plus effrayant... Le temps et sa faute le rattraperont, l'homme paiera le prix fort cet exil et surtout cet abandon. Vivacité des scènes d'action (le fameux tir à l'arc), chienlit de ce voyage en terre étrangère et terrible retour sur terre pour notre homme qui pensait retrouver son foyer d'antan : l'ultime séquence est horrifique et la science du maquillage et des effets spéciaux à la main (cette chevelure baudelairienne entêtante...) font le reste. Morale : repeins ton herbe en vert avant d'aller ailleurs... Une bonne petite introduction à ces destins où rien n'est jamais acquis, ou tout finit un jour par se payer.

vlcsnap-2021-03-07-09h22m37s181

vlcsnap-2021-03-07-09h23m50s073

Le second épisode met en scène notre jeune et intrépide Tatsuya Nakadai (mon idole) qui fera beaucoup moins le malin après avoir subi une tempête de neige (la poésie de la reconstitution, mes amis, la poésie...) et avoir croisé cette redoutable Femme dans la Neige. Cette dernière s'est emparée du souffle de son camarade (un vieux avec lequel il ramassait du bois) avant de se pencher sur lui... et de le laisser indemne - elle le trouve trop jeune pour mourir. Mais il est prévenu : si jamais il raconte cette rencontre, elle reviendra lui donner la mort... Nakadai met des plombes pour se remettre de cette histoire, se remet au travail et croise dans cette campagne aux couleurs chatoyantes (je veux la même toile de fond dans toute ma maison) une jeune femme un peu perdue... Ce qui devait arriver arrivera (quand on chahute dans les blés, on sait comment ça se termine), et notre homme de faire trois gamins comme on fait des bottes de foin ; à lui, maintenant, bien sûr, de savoir tenir sa langue... Mais l'homme, on le sait, ne sait se taire, et ne peut se contenter de ce qu'il a - faut toujours qu'il l'ouvre et qu'il se la raconte... La femme de ses rêves (notez l'utilisation finaude de cette lumière bleue) se transformera en vengeresse... Mais quel sera son châtiment, finalement ?... Nakadai et ses grands yeux d'homme halluciné mangent l'écran pendant que cette femme des neiges vous fait passer des frissons dans le dos (cette absence de sourcils, tout de même, ça fout les jetons). On tombe à genoux, une nouvelle fois, devant ces "décors naturels reconstitués" (a-t-on jamais vu plus beau set ?) et on se retrouve ventre à terre devant son châtiment... La magie, quelle que soit sa couleur, continue d'opérer.

vlcsnap-2021-03-07-09h24m15s575

vlcsnap-2021-03-07-09h24m46s259

vlcsnap-2021-03-07-09h25m18s142

vlcsnap-2021-03-07-09h25m41s260

On attaque alors le gros morceau avec l'histoire d'Hoichi, l'Homme sans Oreilles. Il est question, dans une longue introduction, d'une bataille qui fit rage entre deux clans de samouraïs il y a de cela quelques centaines d'années (même les crabes en portent encore les stigmates, je plaisante pas) ; un clan fut décimé mais continue de hanter les parages de ce temple bâti non loin des flots : chaque soir, un émissaire-esprit vient chercher Hoichi (qui est aveugle mais a bien toutes ses oreilles - still) pour qu'il narre l'histoire de ce combat avec son biwa (rien à voir avec un bignou, pour les spécialistes). Il se rend dans ce cimetière habité par ces âmes auxquelles il déclame toutes les étapes de ce combat... Ses compagnons, alertés par ses sorties nocturnes et cette visite dangereuse des esprits tenteront de le sauver... Un sens de la reconstitution des combats sur l'eau absolument mirobolant (et cette fumée qui caresse ce bassin, popopoh), une œuvre d'art à plus d'un titre : des combats filmés qui reprennent les dessins d'époque, le chant de Hoichi accompagné par son fidèle instrument qui véritablement enchante les esprits (mais lesquels alors ?) et une calligraphie qui finit par recouvrir son corps faisant d'Hoichi une œuvre d'art (une sorte de livre ouvert) à part entière... Les costumes, la légèreté des femmes quand elles marchent, la pluie torrentielle qui s'abat sur ce décor mirifique, cette force démoniaque qui tente de prendre le taureau par les cornes (si j'ose dire)... C'est encore un tour de force visuel et esthétique de la part d'un Kobayashi véritablement au sommet de son art.

vlcsnap-2021-03-07-09h26m05s486

vlcsnap-2021-03-07-09h26m16s633

Le dernier épisode, plus court (il tient dans Une Tasse de Thé) est peut-être, visuellement, le moins éblouissant, mais ce combat d'un homme contre les esprits, et surtout la façon de narrer cette histoire, de la présenter ont un petit côté borgesien qui fait plaisir à voir. Un garde est en proie à des visions : un homme mystérieux apparaît dans sa tasse, puis devant ses yeux alors même qu'il monte la garde ; il parvient, après s'être diablement employé, à le blesser... Trois émissaires, en forme de buzzer multicolore, viennent lui rendre visite pour lui demander des comptes... Notre homme devient à moitié fou pour combattre ces trois nouveaux esprits et l'histoire se termine de façon... un peu abrupte... Mais l'histoire est-elle vraiment terminée ? Mystère de l'écrivain possédé par ses propres écrits, ce dernier récit nous laisse sur une petite note aussi bien magique que terriblement troublante. Une parfaite mise en abyme pour achever cette œuvre d'art sur l'art d'émerveiller et de foutre les boules, ces quatre contes aux allures de tableaux animés mis en scène par un des plus grands de son temps. Plaisir total.   (Shang - 06/03/21)


ob_51ca08_kwaidan-hoichi-battlehymn2

Allez, avouez que, comme moi, vous avez eu des frissons d'envie de voir ce film devant l'enthousiasme hyper-contagieux du texte qui précède. Quand mon gars Shang aime, il aime, et je dis ça sans jamais avoir partagé sa couche. En tout cas, moi je n'ai pas hésité une seconde : me voilà donc tout aussi ébaubi que lui devant cet objet qu'il faut bien qualifier de parfait esthétiquement. L'imagerie est classique, certes, mais Kobayashi se donne tous les moyens possibles pour atteindre à cette perfection, et l’œil ne cesse de se pâmer (voir illustration) devant ces couleurs primaires joliment pesées avec les pastels, devant ces imitations de la peinture classique, devant cette sophistication totale qui consiste à être à la fois très théâtral et très profond, très "carton-pâte" et très graphique. Mon compère a déjà décliné chaque splendeur de ces quatre épisodes, inutile d'y revenir, je me prosterne tout autant que lui devant la magnificence du film, qui est peut-être ce que j'ai vu de plus beau dans le cinéma japonais depuis les noirs et blancs de Mizoguchi : même beauté des décors studios, même exagération des grands motifs symboliques (lune, eau, arbres, bâtisses), même profondeur, même façon imparable de filmer le vent, la nuit, la mer... Et on imagine Bresson découvrir ce film, ou le Pialat de Van Gogh : Kwaidan est avant tout une ode à la nature dans ce qu'elle a de plus mystérieux, de plus ineffable.

Kwaidan-resize

Qu'il soit en plus un brillant film fantastique n'enlève rien au plaisir : chacune de ces histoires (peut-être un peu moins la dernière, il est vrai), recèle son lot de mystères, d'angoisse, d'inquiétude, le tout souvent beaucoup plus suggéré que véritablement montré, beaucoup plus placé sous le signe de la lenteur (voire de l'immobilité) que de l'action. Ce fameux troisième épisode, avec ces tableaux figés et inlassablement répétés de musicien face à une équipe de fantômes solennels et immobiles, est le plus beau : il rappelle la poésie japonaise, les récits féodaux, les épopées chantées, le no, la peinture, et Kobayashi fait le lien entre tous ces arts pour les faire devenir du cinéma, dans son essence même. Le film s'inscrit aussi dans une tradition assez européenne du fantastique, assez romantique, assez gothique, et on peut citer Shelley, Poe ou Maupassant parmi ses probables références. Mais dans les scènes plus "grandioses" de bataille, de tournoi à l'arc, de combats au sabre, il reste éminemment japonais, et sait cultiver une poésie exotique, étrange, très lente, qui ne déborde jamais, complètement ancrée dans la tradition de son pays. Bon, assez discuté, n'allongeons pas cette chronique au-delà du raisonnable : voilà un chef-d’œuvre, un point c'est tout. Tu en as d'autres, des comme ça, Shang ?   (Gols - 16/04/21)

Commentaires
O
Et une extraordinaire musique de Toru Takemitsu, aux sons impossibles, discordants, écartelés - on a déjà un pied dans l'au-delà.
Répondre
Derniers commentaires
Cycles
Cycle Collection Criterion 1 2 3 4 5 6 7
Cycle Cinéma Japonais 1 2 3 4 5 6 7
Cycle Festival de Cannes 1 2
Cycle Western 1 2 3
 
 
Best of : 60's     70's      80's      90's      00's      10's
 
Ecrivains