La Nuit venue (2020) de Frédéric Farrucci
Le Chinois a une vie de merde chez lui, il aura la même en France. Cela n'est de toute façon pas une révélation en soi, le Chinois (rappelez-vous mon cycle de conférences en 2012) n'est pas fait pour le bonheur... Dire que le constat est rude pour Jin serait un euphémisme. Il a quitté la Chine (apparemment contraint et forcé, il était recherché par les flics) pour la France et le voilà uberisé par les siens. Exploité à mort, il passe ses nuits en taxi à tenter de dépasser le seuil minimum, à savoir 200 boules... Voilà cinq ans qu'il trime pour rembourser ses dettes (le Chinois naît avec des dettes), il devrait, enfin, en voir bientôt le bout (il rêve de composer de la musique électronique - électronique, oui, mais de la musique ? peut-on vraiment parler de... ah oui pardon, ce n'est pas le sujet), seulement voilà : en voulant s'occuper d'un de ses camarades qui a pris le volant alcoolisé, il commet une boulette et est impliqué dans un accident ; il lui faut rembourser la nouvelle bagnole, c'est reparti pour cinq ans... Jin aurait de quoi se trancher les veines avec une baguette mais heureusement Camélia Jordana (une plastique), strip-teaseuse, illumine ses nuits... Pratiquement tous les soirs, la Camélia emprunte son taxi et lui susurre, de sa voix tendre comme du foie de veau, des phrases douces : on sent qu'entre ces deux blessés de la vie, que dis-je, entre ces deux exploités de la vie, le courant passe... Un asiat avec une beur, ce n'est pas courant, et il serait dommage de penser qu'on est ici dans un récit purement communautariste - manquerait plus que Jin essaie de vendre sa bagnole à des blacks, eheheh (ah ben si en fait, merde). Bref. L'amour, pour ne pas dire une passion, pourra-t-il sauver ces deux marginaux à la dérive ? Pas sûr.
Alors oui, on peut reconnaître à Farrucci de tenter de s'intéresser à cette communauté chinoise si discrète en France, des pékins pris pour la plupart dans des rapports sociaux d'une violence terrible (d'autant plus terrible du fait qu'elle se passe uniquement entre eux : le Chinois est un dragon pour le Chinois). Jin, contrairement à ses acolytes, n'est même pas du genre à se plaindre : il subit en attendant que l'orage passe et rêve de faire un jour ses valises... Seulement quand on voit les valises, justement, qu'il y a sous les yeux de son boss, on se dit qu'il y a anguille sous roche : le Chinois a-t-il la clé de son émancipation enfermée à jamais en lui ? (bon). Ce portrait de ces chauffeurs de taxi chinois entre eux, leurs blagues, leurs espoirs, leur plaintes, leur bol de nouilles, semble assez fidèle à la réalité. Farrucci cadre serré (on aura pratiquement jamais de vue "touristique" sur Paris : c'est bien vu, ces travailleurs restent en vase clos sans profiter du tout de la ville) et on ressent forcément cette ambiance anxiogène : existe-t-il une porte de sortie pour ces bourreaux de travail ? La seule échappatoire, pour Jin, c'est Camélia (elle-même un brin dans la détresse) et Farrucci tente tant bien que mal de retranscrire leur début de complicité... Cela part d'une bonne intention mais le film, noir par la force des choses, peine à vraiment créer le trouble, la passion, la moiteur, le danger... On sent que le destin de Jin est déjà écrit et on regarde un peu froidement ce récit se dérouler : on voit les ficelles, on devine la fin un quart d'heure avant, l'effort "communautariste" (un peu trop généralisé) de Farrucci était louable mais son film manque un peu de nerf pour nous prendre véritablement aux tripes. Une nuit (de Chine, nuit câline) par trop convenue.


