LIVRE : A la Merci du Désir (Last notes from home) de Frederick Exley - 1988
Je retrouve avec beaucoup de plaisir Frederick Exley, dont j'avais déjà bien apprécié le mythique Dernier Stade de la Soif, avec ce roman biographique bien désordonné mais non moins passionnant et jouissif. Certes, A la Merci du Désir manque un peu de cohésion, de plan, disons, il n'est pas toujours passionnant (une grande partie, notamment, part complètement en vrille), mais il contient maints passages délicieux qui rappellent les grands écrivains américains qu'on aime, Harrison ou John Fante notamment. Le prétexte de départ : la maladie de son frère aîné, son opposé pourrait-on dire, puisqu'il s'est enrôlé très jeune dans l'armée et a dézingué du Viet alors que Frederick s'est plutôt consacré à la désobéissance civile et au mode de vie beatnik (consistant en gros à se faire administrer des fellations par ses congénères et à vider des bouteilles). Malgré tout, une sorte de fascination pour son aîné, alliée à la nostalgie de son enfance pourtant chaotique, le pousse à le rejoindre à Honolulu où il est en train de mourir. Durant le voyage, il rencontre deux personnages improbables et passionnants : un "gourou" irlandais absolument repoussant, sale, vulgaire, raciste, hautain, détestable, qui va le prendre sous son aile et le pousser à écrire en le séquestrant plus ou moins ; et une hôtesse de l'air hystérique qui va devenir sa maîtresse incontrôlable. Le livre va donc être surtout constitué de la narration de cette tranche de vie, mi-fantasmée, mi-réelle, autour de ces deux personnages, entre sexe débridé, panne d'inspiration, beuveries, et consternation, et autour de la mort de ce frère, qui déclenche les souvenirs d'adolescent et les questionnements identitaires.
Je le disais, c'est un joyeux bordel : certaines parties sont écrites comme des lettres à sa femme restée au pays, d'autres des souvenirs d'enfance, d'autres des confessions souvent assez masochistes, et tout ça ne parvient pas vraiment à constituer un roman. Le livre aurait pu être prolongé ou coupé de 200 pages qu'il existerait tout aussi bien. Mais dans ce chaos dans cette écriture au fil de la plume, jaillit la plupart du temps un caractère unique, un regard sur le monde très personnel et parfaitement hilarant si vous aimez les perdants magnifiques chers aux grands écrivains ricains. C'est quand il décrit son enfance et son adolescence, la vie de ce fan de basket obnubilé par les filles, les ruses qu'il déploie pour obtenir sa première pipe, le désarroi qui est le sien face au mystère féminin, les personnages qui ont habité son quartier, que Exley est le plus imparable : sa plume est nostalgique, tranchante, souvent dure, mais d'une justesse totale sur cet âge de la vie et hilarante quand il s'agit de mettre des mots sur les petits sentiments de cette période. Loin de n'être qu'un auteur behavioriste de plus dans l'histoire de la littérature américaine, Exley écrit merveilleusement (et est ici parfaitement traduit), se permettant de poser ça et là quelques descriptions franchement impeccables : le portrait de ce fameux Irlandais est géniale, un modèle d'écriture. Le gars emploie souvent des phrases très longues, alambiquées, comme si le souvenir le harcelait, comme si l'urgence d'écrire le dépassait. Et effectivement, dans cet aspect faussement velléitaire du style, on sent une urgence de raconter et une véritable passion pour l'écriture, dans le sens presque classique du terme. Exley fait mine de rien, mais connaît les rouages de son art, possède une grammaire irréprochable derrière ses provocations de gamin et peut ainsi, de temps en temps, faire penser à un Henry Miller. On dévore ce livre long, parfois abscons, qui se perd parfois dans des expérimentations pas géniales, mais qui possède un sens de la narration, un humour décapant et un goût communicatif pour la frénésie, qui convainquent complètement. Excellent moment.