LIVRE : Les Services compétents de Iegor Gran - 2020
Iegor Gran navigue toujours de livres bâclés en réussites, et bien heureusement Les Services compétents est à verser dans la deuxième colonne. Peut-être parce que le gars sert enfin un projet qui sent la sincérité, oublie ses acrobaties un peu tape-à-l'oeil, et se montre tout à la fois tendre et taquin dans ce livre d'aventures autobiographique. Il s'agit en effet d'un épisode de la vie de son père (si on en croit en tout cas l'apparition de l'auteur en bébé vagissant dans les bras de papa), Russe anonyme qui va diffuser sous le manteau, dans les années 60, des écrits dissidents qui vont nous mettre le KGB en émoi. Dans une Russie encore mal remise de la mort de Staline, encore chamboulée par le prix Nobel de Pasternak, mal située entre adoration nationale et violences politiques, voici donc qu'un mystérieux Abram Tertz publie en France des textes anti-soviétiques et révoltants, insultant ni plus ni moins le système. Le but d'Evgueni Ivanov, lieutenant zélé du KGB, vire à l'obsession : qui est Tertz ? De filatures en surveillances micro, de recoupements littéraires en indics interlopes, le gars mène l'enquête, et on découvre avec lui les méthodes artisanales employées par les gusses pour débusquer les traîtres à la patrie et les expédier au goulag se refaire une santé. Avec toujours cet écrivain qui multiplie les provocations, et qui va donc s'avérer être le père de Gran.
Celui-ci trouve un biais très pertinent pour parler de ces années noires du bloc. Il aurait pu livrer un roman noir et violent, ou un essai historique fumeux ; il choisit la voie de la farce, ce qui s'avère au final tout aussi sombre qu'un roman noir et tout aussi instructif qu'un essai fumeux. L'odyssée de Ivanov à la poursuite de Tertz prend des airs de critique acide du régime soviétique, de portrait au vitriol de ces années-là, tout en restant en surface un livre pro-russe. C'est assez habile de la part de Gran d'avoir tenté un style finalement propagandiste tout en étant très ironique, et le roman y gagne en drôlerie. On se marre bien devant les enquêtes improbables du lieutenant pour découvrir l'identité du fameux écrivain, ses contacts avec des indics louches (la palme au "Monocle", qui mériterait un livre à lui seul), ses analyses littéraires et ses recoupements intrépides ; et on se lamente dans le même temps devant toutes ces têtes qui tombent, devant l'incompétence crasse de cette bureaucratie, devant les ambiguïtés du communisme russe, devant les à-peu-près, les arrestations arbitraires et les décisions tatillonnes des dirigeants russes. Gran possède une sorte de politesse du désespoir qui fonctionne parfaitement ici, qui lui permet de parler d'horreurs, et parfois de drames très personnels, par le biais de l'humour, comme il a pu le faire dans le passé, avec l'écologie ou l'exclusion par exemple. En tout cas, Les Services compétents se lit comme un polar à rebondissements, dans un souffle, et a le don de vous faire rigoler comme une baleine. Ce n'est pas rien.