Santiago, Italia (2019) de Nanni Moretti
1971-1973 (les meilleures années...), la gauche était unie au Chili et on touchait à l'érection finale : le ticket Allende-Neruda déchainait les foules et on se mettait à croire avec ce président bien bien à gauche, élu démocratiquement, à un avenir meilleur, pour tous... Alors oui, les droitistes contrôlaient les médias et les entreprises et trainaient des pieds pour rendre possibles ces réformes ; Allende, de toute façon, ne voulait rien lâcher et il ne sortirait de son palais présidentiel que mort... C'est d’ailleurs malheureusement ce qui arriva après le coup d'état de la junte militaire ; après avoir subi le bombardement du palais, Allende est retrouvé mort (suicide, meurtre ?) et commencent alors les périodes de purge… Kidnapping, torture, assassinat, les années sombres pinochétiennes sont en marche. L’une des seules échappatoires qui restent pour les proches d’Allende : les ambassades et en particulier celle d’Italie qui va accueillir environ 250 réfugiés politiques qui finiront par rejoindre l’Italie… C’est la mémoire de ces instants, de ces hommes que Moretti nous fait revivre avec de multiples interviews des acteurs de cette époque, des interviews entrecoupées d’images d’archive dont le fameux bombardement du palais.
C’est sobre et précis (même lorsqu’une femme torturée revient sur cette époque, elle le fait avec la plus grande des dignités), parfois émouvant (un athée qui ne peut plus sortir un mot quand il repense à ce qu’un cardinal a fait pour sauver des gens) ou encore stupéfiant (deux militaires reviennent, sans absolument aucun état d’âme, sur leurs exactions ; la mauvaise foi portée à son incandescence). On comprend progressivement que beaucoup de ces Chiliens exilés ont fini par trouver en Italie une véritable patrie d’adoption, une patrie qui, à l’époque a tout fait pour les aider. Glorieuse Italie qui sut en son temps porter secours à tous ceux qui venaient de perdre les illusions d’une vie. L’ultime témoignage n'en devient que plus touchant, puisque cet homme après avoir loué l’Italie de cette époque, porte un jugement beaucoup plus terriblement réaliste sur l’Italie d’aujourd’hui. Le couperet tombe soudainement et le film de Moretti trouve une sombre résonnance avec l’état d’esprit actuel, prend en quelque sorte tout son sens… Putain hier la gauche était unie, aujourd’hui même ses idées humanistes ont méchamment bu la tasse. Moretti n’est pas mort et, à défaut de fiction, on se contentera avec un petit sourire de satisfaction de ce doc joliment orchestré. (Shang - 13/12/19)
Oui, oui, intéressant, pas de doute, cet épisode que j'ignorais à peu près (hormis sa présence dans Le Fond de l'air est rouge de Marker), et qui témoigne, mes pauvres enfants, d'un temps bien oublié de l’Histoire : un temps où les mots "solidarité et "engagement" avaient un sens, un temps où notre Nanni devait se sentir comme un poisson dans l'eau. A cette époque, une instance politique (en l'occurrence, l'ambassade italienne au Chili) pouvait prendre parti et passer à l'action quand elle estimait qu'il y avait une injustice, sans se soucier des conséquences sur les prochaines élections (ou sur Twitter). Avec ses grandes cernes sous les yeux, sa dégaine d'adolescent et sa colère encore bien vissée au corps, Moretti raconte cet épisode, dignement, mais avec peut-être un peu moins de style que d'ordinaire. Son documentaire, tout intéressant qu'il soit, ressemble aux 6000 autres qu'on peut voir à la télé : interviews plein cadre, images d'archive édifiantes, la petite larme qui guette, rien de plus. On s'interroge donc sur la présence de ce film sur grand écran, mais on apprécie quand même. Moretti, pour cette fois se retire pratiquement de son film, sûrement trop impressionné par l'ampleur de son sujet ; et quand il apparaît, c'est pour donner sûrement le meilleur passage : à un ex-tortionnaire qui se plaint d'avoir été manipulé par l'interview, que celle-ci n'est pas objective ou impartiale, il rétorque, impassible : "Ah mais moi, monsieur, je ne suis pas impartial". Il y a finalement tout Nanni dans cette réplique, et on sourit avec lui de ce caractère entier qu'il nous donne à voir jusque dans sa réalisation, effectivement partiale. On préférera qu'il ne se soustraie pas ainsi de ses films, mais on appréciera de se coucher moins con. (Gols - 11/03/23)



