Délivrance (Deliverance) de John Boorman - 1972
Shang commençant à m'énerver avec ses photos idylliques de vacances en canoë avec femme et enfant, je me suis retapé ce bon vieux Délivrance, histoire de me rappeler pourquoi je fais jamais de bateau. Bon, mon impression n'a pas trop bougé avec les années : c'est un excellent film, mais quelque chose me manque là-dedans ; ou peut-être est-ce que le film a vite été dépassé dans ses ambiances torves et sa violence sourde, et qu'on se retrouve un peu déçu devant la chose, finalement assez lente et à moitié impressionnante. Le film, dans sa première heure, est même assez vide : on y assiste à l'éclate d'un groupe de potes, qui pêtent peut-être un peu plus haut que leurs fondements en s'attaquant à une rando en kayak sur une rivière sauvage, rivière menacée à terme puisque l'état a décidé de la faire disparaître, ainsi que toute la campagne alentours pour édifier un lac artificiel à la place. Mené par un Burt Reynolds tout en confiance et en muscle, mais dont on sent bien dès les premières minutes qu'il est assez matamore, la petite équipe s'embarque rigolarde pour l'escapade, en se moquant quelque peu supérieurement de la faune locale, rednecks répugnants et torves. Ça dévale les torrents, ça pèche à l'arc, ça se vanne gentiment, bref des potes en balade, des petits bourgeois désireux de se donner un petit shoot de sauvagerie à bon compte. Mais dès le commencement, on sent bien que la menace rôde. Il suffit de ce dialogue très étrange entre musiciens, autour de la scène de banjo devenue culte, pour qu'on sente tout le sujet du film : entre la civilisation et la sauvagerie, quelque chose ne communique pas, les deux mondes ne savent pas se rencontrer. Ronny Cox, hilare, tente de fusionner sa musique avec un jeune autochtone simplet, ça marche quelques secondes, mais à la fin du morceau ce dernier se détourne de son partenaire ; on le retrouvera plus tard d'ailleurs en gardien du Styx, surveillant l'entrée de nos bougres en enfer. Une fois ce pont passé, les quat'z'amis vont pénétrer dans le drame et vont comprendre que la sauvagerie n'est pas forcément bonne à côtoyer.
Après cette trop longue intro, nous voilà donc, avec la scène du viol, plongé dans l'enfer. A partir de cet épisode traumatique, qui devait être diablement impressionnant à l'époque, la randonnée se transforme en chemin de croix, et nos gars civilisés vont devoir se frotter concrètement à la nature pour s'en tirer. Les corps sont suppliciés façon Bible (la position monstrueuse du bras cassé de Cox, parodie de Christ, la jambe explosée de Reynolds), les bonnes consciences triturées, et nos hommes sont poussés à redevenir les bêtes que finalement ils n'ont jamais cessé d'être pour se sortir de cette spirale de violence dans laquelle ils se sont engouffrés. On ne nargue pas impunément la nature : on le sentait déjà quand John Voight se montrait incapable de tuer un daim à la chasse, et on s'en rend plus compte encore quand la nature semble se venger de ces gusses qui viennent la profaner. Voight sera d'ailleurs le pivot de cette histoire, finissant par devenir animal lui-même, escaladant des façades et assassinant de l'autochtone sans broncher. La culpabilité des hommes sera bientôt ensevelie sous les eaux, et dans ce temps hors du temps les derniers comptes se soldent façon western, comme si avec la fin d'un certain état de nature se mettait à jour un certain état de la fin de l'humanité en parallèle.
Un film profond, très joliment mis en scène, subtilement écrit (chaque personnage a une posture face à la nature, de celui qui s'y soumet à celui qui veut la dompter)... mais comme je disais, il y manque quelque chose pour devenir vraiment l'oeuvre majeure que Boorman visait visiblement. Les acteurs peut-être, un peu trop chacun dans son bloc : Burt Reynolds en conquérant viril, Voight en esthète, Cox en poète légèrement allumé, Beatty en victime ; le dessin général peut-être, le beau discours uchronique de Boorman se perdant souvent dans des détails d'histoire pas passionnants, la fable morale se transformant trop souvent en "survival" pur et simple ; le rythme peut-être, très déséquilibré ; ou l'esthétique un peu datée, qui empêche aujourd'hui de s'identifier à nos héros (mais l'identification est-elle vraiment le but recherché, mmm ?). Toujours est-il qu'on reste un peu extérieur à la chose, admirant l'intelligence du propos et le savoir-faire dans l'exécution, mais un peu dubitatif sur l'ensemble. En tout cas, mon gars Shang fera peut-être un peu moins le malin avec ses excursions marines.



